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Le Calendrier de l'Avent 2017 c'est par ici !!

3 Décembre

Ce cadeau vous est offert par Sangdelicorne.


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Thibault lance un coup d’œil à droite, à gauche. Le halage est désert. Il soulève son vélo, le couche dans les fourrés et jette dessus la vieille bâche noire qu'il a trouvée hier parmi les objets mis à l'enlèvement des encombrants. Si on lui avait dit qu'un jour il fouillerait les poubelles... Il grimpe sur la passerelle incertaine, monte sur le pont et ouvre le cadenas de la porte qui grince. Il se glisse à l'intérieur du bateau avec un ouf de soulagement. Il y fait humide et froid cependant, depuis trois nuits, il y est à l'abri des prédateurs urbains. Certaines des péniches l'entourant semblent abandonnées et même si ce n'est pas le cas, il n'a jamais rencontré âme qui vive.
À tâtons, il cherche dans son sac les lampes d'ambiance de sa chambre. En leur absence, il a été discrètement les récupérer chez ses parents en même temps que son vélo, son ordinateur portable, sa console, des vêtements, des draps, sa couette, du shampoing, des essuies, des gants de toilette, des produits d'entretien, une éponge, des torchons. Autant de choses que son grand sac de randonnée pouvait en contenir. Chez ses parents, oui. L'endroit où il a vécu depuis sa naissance n'est plus sa maison. Ainsi l'ont-ils décidé de façon unilatérale. Alors non, ce n'est pas du vol. Il pourrait réclamer vachement plus. S'il n'a pas le choix, il le fera. Il ferait n'importe quoi pour ne plus être dehors. Enfin, presque n'importe quoi.
Il déniche une lampe qu'il a enfouie entre deux pulls afin de ne pas la casser. Ce sont des bocaux dans lesquels il a mis du lichen d’Islande cachant les piles et de longues guirlandes de mini leds, c'est joli et, si elle n'éclaire pas vraiment, c'est mieux que rien. Et surtout, pas besoin d'électricité. Heureusement, il peut compter sur Léna, sa meilleure amie afin de lui recharger la batterie de son portable, ses piles, son téléphone. Provisoirement. Après ? Sa batterie solaire suffira au dernier. Le reste ? Il soupire, s'assied sur le canapé et déballe le sandwich qu'il a acheté. Demain, il n'a pas cours. Il se penchera sur le sujet. Qui a dit « Il n'y a pas de problème, il n'y a que des solutions ? » (1) Qu'on l'amène, peut-être lui expliquera-t-il comment s'en sortir. « J'ai seize ans et je suis à la rue, mais non, il n'y a aucun souci, tout va bien. » Il a un ricanement sec qui se transforme en sanglots. Chienne de vie.


Un bruit, des rires, des chuchotements le réveillent. Le ciel est clair et des rayons de soleil se faufilent à travers les vitres sales. Il doit être tard. Il se lève et fait coulisser la porte de la chambre. Un garçon lutine une fille contre la table à manger. Inutile de lui faire un dessin sur ce qui les attire là. Ils ne tarderont pas à vouloir s'installer dans le lit. Son lit. Il n'a pas l'intention de jouer le voyeur ou le troisième partenaire.
— Hum, hum...
La main dans le slip de la fille qui pousse un cri effarouché, le garçon sursaute. Lui se sent mal à l'aise.
— On peut savoir ce que tu fous là ?
— Je squatte, comme vous, répond Thibault d'un ton sec bien qu'au fond de lui la crainte que cela tourne mal serre ses tripes. Premier arrivé, premier servi.
Il les fixe un rien provocant, guettant sur leurs visages leurs réactions.
— Tu squattes ? répète la brune qui se cramponne à son copain.
— Quel âge as-tu ? interroge celui-ci.
Il préférait lorsqu'il se préoccupait seulement de sa petite-amie.
— Le même que toi !
— Oh non ! s'exclame-t-il. Tu es nettement plus jeune. Tu as fugué ?
— Non.
— Nico. Abandonne. Viens.
— On ne peut pas le laisser là.
— Ce n'est pas notre problème, viens.
Elle le tire à l'extérieur. Thibault les entend s'engueuler. Ils finissent pas s'éloigner. Pourtant, il n'est pas tranquille. S'ils décident de dire que le bateau est occupé, il va avoir des ennuis et non, il ne sera pas placé en foyer. Il s'y refuse. Il ne retournera pas non plus dans la rue.
La rue. Quand on a seize ans dans la rue, on inspire la pitié. Pas le respect. La pitié des uns. Ces âmes bien pensantes vous disent de réclamer vos droits, d'aller en centre, de ne pas sombrer et veulent vous entraîner vers ce qu'ils considèrent comme la lumière. Et la convoitise des autres. Une jolie petite gueule et on est la proie idéale, des cougars sur le retour d'âge, des tontons gâteau et moins gâteau. Après avoir navigué entre ces écueils, il faut trouver un endroit pour roupiller, un autre pour se laver, un troisième pour planquer ses affaires avant d'aller au bahut. Ensuite, manger, faire son boulot scolaire en un lieu public chaud et éclairé. Il y a le mal être, la honte, le froid. La peur. Mineur, il redoute la police autant que les prédateurs, les voleurs. Dans la rue, on ne dort que d'un œil. Ses parents, eux, dans leur logis chaud et confortable, dorment sur leurs deux oreilles.
Il aspire une grande goulée d'air et regarde autour de lui. Par où débuter ? Rien n'a changé si ce n'est l'état des choses qui ont vieilli. Mal vieilli. Trois ans d'humidité sans chauffage ont fait des dégâts. C'est la première fois qu'il revoit le bateau alors qu'il fait jour. Nous sommes fin novembre, le soleil se lève à huit heures trente et se couche à dix-sept heures. Il ne s'y est faufilé que tard le soir et en est parti très tôt le matin. L'obscurité régnait en maîtresse. Il n'y était plus venu, depuis la mort du meilleur ami de son grand-père, le vieux Jérôme. Un original qui ne jurait que par son embarcation et proclamait à longueur de temps qu'il ne devait pas un sou à l'état qui lui accordait une pension misérable alors qu'il avait œuvré tel un forçat sa vie durant. Il était marinier et indépendant. Ceci expliquait sa rente minable. Pas que ce soit juste, non. Mais que faire ? Il recevait ses contributions, ses taxes. Il avait beau bougonner, protester, se révolter, il fallait débourser. Amusé, son grand-père en riait avec tendresse. Lorsque ce dernier est mort d'une crise cardiaque, son aïeul, éternel sentimental, a continué, comme depuis des années, à payer l'amarrage de la Belle Jeanne et il y a deux ans l'inspection en cale sèche obligatoire. Puis, il y a six mois, son grand-père s'en est allé à son tour, discrètement. Il est seul à présent. Jamais il n'aurait admis qu'il soit dehors. La péniche était là à se dégrader. Inoccupée. Et lui à crever dehors. Ce n'est pas chez lui pour la cause, on est bien d'accord. En tout cas, il ne nuit à personne. Il a hésité, c'est vrai, cependant, après trois semaines de galère, il n'en pouvait plus. Il jette un coup d’œil dehors, au vu des bosses que forme la bâche, son vélo est encore là.
Les ordures qui jonchent le plancher vermillon jadis brillant dénoncent des intrusions d'envahisseurs crados : mégots de joints, pacs vides, emballages de bouffe et préservatifs usagés. Bande de porcs. Cela n'arrivera plus. Il n'a pas retrouvé la clef qui fermait la porte d'entrée, c'est pourquoi il utilise un cadenas. Malheureusement, il ne peut s'en servir à l'intérieur faute de crochets, d'où l'irruption du jeune couple. De toute évidence, des chats ont fait des lieux leur seconde résidence et accessoirement leurs chiottes. Il fait la grimace. En dessous de l'évier du coin cuisine, il découvre les sacs poubelle et commence à en remplir un. Il en a pour un bon moment. Pourtant, avant la fermeture, il doit aller acheter du pain, des saucissons, deux ou trois fruits, des bouteilles d'eau dans une épicerie turque, c'est là le moins cher. Il est fauché. Demain, il travaillera au restaurant où est employée Léna chaque week-end. Depuis un an, il y joue les extras. Dès qu'il y a un mariage ou un groupe prévu, il est appelé en renfort. Ainsi la période de fin d'année sera chargée. Les entreprises offrent leur souper annuel aux cadres ; dans les petites PME, le patron vient manger avec ses ouvriers. Ensuite, ce seront les réveillons et les jours de fêtes. De quoi renflouer ses finances.
— Un coup de main ?
Pris par ses pensées, il n'a pas entendu son visiteur et sursaute. Celui-ci appuyé au chambranle l'observe. Grand, mince, il semble avoir environ vingt cinq ans. Il lui trouve un air familier.
— Non merci, dit-il d'un ton sec.
— Tu en as besoin, Thibault. Tu ne t'en sortiras pas autrement.
Comment connaît-il son prénom ?
— Qui es-tu ? interroge-t-il brusquement.
— Flavien Portal, le frère de Nicolas que tu as vu tantôt.
Nicolas, Flavien, les fils de l'éclusier. Bien sûr. Est-il bête. Plus âgés de quelques années, ils traînaient toujours sur le halage. Il les a croisés si souvent, néanmoins il ne les a pas reconnus.
— Si Nicolas ne t'a pas situé, j'ai compris de suite qui tu étais. Tu comptes habiter ici ? continue-t-il.
— Je n'ai pas vraiment le choix, souffle-t-il en détournant la tête dans le but de fuir les yeux perçants de Flavien qui le sonde.
— La première chose à faire, c'est t'occuper de l'électricité. Sans cela, pas d'eau puisque ta pompe ne fonctionne pas, pas de douche, pas de chauffage, pas de repas chaud et aucun confort. Pour ce week-end, je demande à Gilbert du Narval, ton voisin, de tirer un câble volant, il te dépannera.
— Pourquoi fais-tu ça ?
Ils se fixent en silence.
— Le vieux Jérôme ne vivait que pour son bateau, rétorque enfin Flavien. Malgré son âge, il le bichonnait tel un trésor. Ton grand-père l'y aidait au mieux. Ils en étaient attendrissants. Jérôme, je le connaissais depuis que j'étais bébé. Il venait amarrer ici sa péniche quand il était au repos. Enfants, mon frère et moi avons vécu la batellerie au fil de ses récits, de ses anecdotes. Comme toi. Lorsqu'il a résolu de ne plus naviguer, il a revendu l'Antinoüs et acquis la Belle Jeanne. Un magnifique automoteur tout neuf. Il faisait des réparations à droite et à gauche, ça arrondissait les fins de mois. Tout le monde les aimait, conclut-il d'un ton non dénué de tendresse. S'il t'a laissé son embarcation, c'est qu'il estimait que tu en aurais soin. Je reviens.
Il est parti. Perdu, Thibault s'affale sur la chaise la plus proche. Décidément, rien ne va. Le voilà en plus embourbé dans un mensonge involontaire. Me léguer son bateau ? Et puis quoi ? C'est vrai que du coup, on lui foutra la paix mais bon... Il se lève, passe les armoires de cuisine en revue. Peu de vaisselle, peu de casseroles. De nombreux produits moisis qui prennent illico presto la direction de la poubelle. Il empoigne un paquet de bonbons manifestement grignoté par un rongeur. Il frissonne. Il a une véritable phobie des rats et des insectes.
Des bruits de voix, de pas lourds sur le pont lui annoncent une nouvelle visite.
— Thibault !
— J'arrive !
Flavien est là avec un homme entre cinquante et soixante ans, à la figure joviale.
— Bonjour, gamin. Paraît que tu t'installes ?
— Bonjour, Monsieur. En effet.
— Appelle-moi Gilbert. T'as choisi une drôle de saison, dis donc. Tu ne sauras pas rénover. Si tu est d'accord, je vais regarder l'appareillage afin de voir ce dont tu pourras te servir avec mon câble. Tu reprendras la borne de ton prédécesseur, je suppose ?
Le clandestin est mal à l'aise et ne sait que répondre. Si même il le désirait, aucune société d'électricité ne signerait un contrat avec un mineur.
— Oui, réplique à sa place Flavien. Mon père le connectera dès lundi. Ce n'est que pour l'alimenter deux ou trois jours.
— Flavien, souffle-t-il.
Celui-ci lui lance un coup d’œil impératif qui signifie « tais-toi ».
— La pompe n'a plus tourné depuis combien de temps ?
— Trois ans, répond Thibault.
— Aïe, grogne le quinquagénaire.
— Elle a toujours été entretenue. Fils de marinier, marinier lui même, Jérôme a vécu depuis son enfance sur les péniches, commente Thibault. C'était un excellent mécano. — On va vérifier ça de suite.
L'homme ajoute le câble à sa borne pendant que Flavien ouvre la vanne. Il met en route le groupe hydrophore, le moteur fait mine de démarrer, toussote, s'arrête.
— Recommence, conseille Gilbert. Écoute-le, il tient plus longtemps cette fois. Tu vois, il va se décider.
C'est au quatrième essai que l'engin enfin ronronne.
— Il fait énormément de bruit, non ? s'inquiète-t-il.
— Oui. Il n'est pas tout neuf, il fonctionne c'est le principal. Dès qu'il aura rempli ton boiler, il va stopper. Tu ne l'entendras que quand tu prendras de l'eau. Fais la couler au moins un quart d'heure, ça nettoiera le circuit. N'attends pas qu'elle soit chaude, c'est utiliser de l'électricité inutilement. Tu as une pompe manuelle pour le WC ?
— Oui.
— C'est bien, c'est économique. Pour le moment, tu peux brancher ta pompe, ton chauffage, tes lampes. Si tu cuisines, il te faudra couper les radiateurs. Tu n'as pas assez de puissance.
— C'est très chouette ainsi. Merci. Je vous paierai la consommation dès que...
— Ne te tracasse pas, on en reparlera. Mon épouse n'est pas patiente. Si je traîne encore, son humeur sera aussi froide que mon repas, dit-il avec une grimace qui fait rire Thibault malgré lui.
— C'est un brave type, dit Flavien lorsqu'il est parti.
Thibault opine de la tête.
— Flavien, la société d'électricité ne me fera pas de contrat, je suis mineur.
— Je sais. Mon père est chargé de contrôler l'identité des contractants. Un éclusier assume des tâches différentes. Il n'aime pas internet, c'est en général moi qui m'y colle. Je t'aide, si tu m'expliques la situation. Je veux savoir où je mets les pieds.
— Mes parents m'ont mis à la porte, j'ai passé trois semaines dans la rue puis j'ai pensé au bateau. Je n'en pouvais plus, avoue-t-il. C'est terrible. Dire qu'il y en a qui sont SDF des années durant.
— Pourquoi ?
Il le fixe, hésite, soupire.
— Je suis gay. Alors qu'il ne le faisait jamais mon père est venu me rechercher à l'école, il m'a vu embrasser un garçon à la sortie de l'athénée. Il m'a empoigné devant mon petit-copain, devant les élèves en nous traitant de tous les noms. Crois-moi, il a du vocabulaire. Bref, une horreur.
Son vis-à-vis fait une moue éloquente.
— Tu seras majeur dans combien de temps ?
— Quinze mois.
— Comment vas-tu vivre ?
— Je fais des extras dans un restaurant en soirée et le week-end. Ma mère m'a versé le montant des allocations familiales sur mon compte en banque, presque deux cents euros. Ce n'est pas beaucoup toutefois ça m'a permis de manger. Les deux réunis suffiront.
— OK. Tes vieux sont complètement inconscients, grommelle-t-il. Pourquoi faire des enfants si c'est pour les abandonner parce qu'ils ne se coulent pas dans le moule choisi. Je vais dîner également. L'après-midi, je vais faire des courses avec ma femme, je serai là ensuite. Si tu as un problème, j'habite sur L'odyssée, la péniche la plus proche de l'écluse.
— Tu n'as pas quitté le canal, remarque-t-il en souriant.
— Enfin un sourire, constate-t-il. Non. J'apprécie ça. Nous avons une péniche Freycinet de trente huit mètres sur cinq et demi. Nous y avons installé des panneaux solaires, un système d'épuration des eaux usées et même une terrasse et un jardin suspendu qu'a conçu Valérie. Nous aménageons l'intérieur petit à petit. La naissance de la petite a bouleversé l'ordre de nos priorités, se moque-t-il. Ma princesse valait bien cette interruption.
— Elle a quel âge ?
— Six mois. Elle s'appelle Aurore. Je dois y aller. À plus.
— Flavien ! Merci, crie-t-il alors qu'il s'éloigne.
Il se retourne et répond d'un signe de la main. Le cœur plus léger, il revient à ses ordures.

Thibault s'écroule sur le sofa. Il est éreinté. Ils ont bossé non stop de onze heures à trois heures du matin. Le groupe de midi avait à peine fini, que les clients du soir arrivaient. Il a juste avalé un steak accompagné d'un bout de baguette vers seize heures. Pour le soir, les cuistots leur avaient laissé à chacun une barquette avec de la viande en sauce, deux poires cuites et des pommes de terre. La cuisine termine avant eux. Il doit se lever dans quatre heures pour aller en classe. Pas question de s'absenter et d'attirer l'attention sur lui. Il extirpe son téléphone portable de sa poche, règle la fonction réveil. Il n'a pas la force de souper, ni même de se traîner jusqu'à son lit et s'endort là.

Lorsqu'il rentre, il passe par le bureau de l'éclusier. Flavien lui a envoyé un SMS, il l'y attend pour la signature de son contrat d'électricité. Cela le met mal à l'aise de le voir prendre des risques alors qu'il le connaît à peine. Il devrait s'en foutre. Ce n'est pas le cas.
— Tu as l'air fatigué, dit l'aîné en se dirigeant en sa compagnie vers la péniche dans le but de l'aider à brancher son câble et remplacer la vitre cassée à côté de la porte d'entrée qui à l'évidence sert de chatière aux matous des environs.
— Un service de seize heures d'affilée, hier. Je suis mort. J'ai joué les zombies toute la journée. Je mange et puis dodo, soupire-t-il.
— Tu es courageux. J'aime ça.
— J'ai énormément de défauts aussi, fait-il en rigolant.
— Voilà, ta borne est opérationnelle, tu peux illuminer la Belle Jeanne comme Versailles, raille-t-il. Il me faut une demi-heure pour la fenêtre.
— Je ne sais comment te remercier, Flavien, dit-il gravement.
— Tu me revaudras ça en été en aidant sur l'Odyssée, on aura besoin d'un coup de main.
Il marque son accord d'un geste de la tête et d'un sourire. S'il est toujours là, il le fera avec plaisir.

Entre cours, repas du soir, devoirs, jeux et discussions sur internet avec les copains virtuels, une routine s'installe. Pour la première fois depuis son départ de chez ses parents, il se sent en sécurité. Le week-end suivant est déjà là, il travaille demain samedi. Ce soir, avec Léna que Flavien a rencontrée alors qu'elle lui rendait visite, il est invité chez son ami qui fête son anniversaire. Quelques lampes solaires signalent le bord du canal et la passerelle, c'est vraiment une bonne idée. De la musique latino les accueille. Ainsi qu'une jeune femme qui doit être Valérie.
— Thibault et Léna, je suppose ? Je suis Valérie, Flavien est allé chercher ma sœur et son petit-ami qui habitent tous les deux Nandrin, il va arriver.
— Oui. Bonsoir, dit-il en lui tendant une orchidée en pot envers lesquelles elle a une passion.
— Merci. Il ne fallait pas. Venez que je vous présente.
Il y a là une dizaine de potes qui plaisantent et rient. Dont Nicolas et sa copine qui les suivent du regard. Ils semblent se demander ce qu'ils font là. Une main amicale se pose sur son épaule et la serre.
— Vous allez bien ? interroge Flavien en les embrassant.
— Te voilà, dit-il soulagé. Oui, très chouette l'intérieur de ta péniche. Quand vous aurez terminé, ce sera magnifique. Les cadeaux, c'est maintenant ou au moment du gâteau ?
— Tu n'aurais pas dû Flavien, je sais combien tout ce que tu gagnes t'est nécessaire.
— On a choisi un présent commun, avoue-t-il. J'espère que tu ne l'as pas encore. Si c'est le cas, tu pourras l'échanger.
— Tu m'intrigues. Allez, donne. Si tu me prends par les sentiments, se moque-t-il en déballant le jeu Assassin's Creed Origins pour sa playstation. Je ne l'ai pas, non. Merci à vous. Valérie va te maudire, dit-il en lui adressant un clin d’œil complice qui le fait rire. Venez.
Il les entraîne vers des amis qui bavardent.
— Voici Léna et Thibault, les interrompt-il. De gauche à droite, vous avez Julien et Emma, Nathan, Liane, Élisa et enfin Simon, mon meilleur ami.
— J'ai beaucoup entendu parler de toi, lance ce dernier. En bien, rassure-toi. Tu as omis de me dire une chose, Flavien, il est beau. Tu as des traits fins, d'immenses yeux clairs d'une couleur très rare, dit-il en se tournant à nouveau à lui. Ni bleus, ni gris mais un mélange des deux. Superbes. Parfait contraste avec tes cheveux foncés. Un corps encore adolescent idéalement proportionné. Tu en feras fantasmer plus d'un.
Il est mal à l'aise et ignore comment réagir devant les compliments trop directs du mec gay qui l'envisage tel un morceau de pâtisserie appétissante.
— Tu vas lui faire peur ! s'exclame Flavien visiblement mécontent alors que l'autre hausse les épaules. Ce ne sont pas des avances. Simon est photographe, explique-t-il, et très amoureux de Thomas, son compagnon, que tu vois là en train de plaisanter avec Nico. Les remarques qu'il t'a faites sont signes d'une déformation professionnelle envahissante. Que buvez-vous tous les deux ?
La soirée est agréable. Il y a longtemps qu'il n'a pas été aussi détendu. S'il se sent bien sur "son" bateau, quoiqu'un peu seul, il a au fond de lui la crainte de voir sa supercherie découverte. Là, il oublie. Avec les retardataires, ils sont dix-huit autour d'une table formée par une longue planche posée sur des tréteaux. Après avoir avalé de grosses assiettes de spaghettis copieusement fournies en sauce et parmesan, ils se rassemblent selon leurs centres d'intérêts. Avec Hélène, la sœur de Valérie, et son copain Ahmed, ils sont les plus jeunes. Tous ont entre vingt-cinq et trente ans, pourtant ils ne sont pas tenus à l'écart. Il discute jeux vidéo, tandis que Léna décortique avec Hélène, Valérie et deux mecs dont il n'a pas retenu les prénoms les différentes séries télévisées. Un peu avant minuit, un grand gâteau à la crème chantilly garni de fruits et de vingt sept bougies fait son apparition. Il chante avec eux "Happy Birthday". Faux à son habitude, manifestement tout le monde s'en fout. Il est trois heures du matin quand il regagne la Belle Jeanne avec Léna. Il veut lui laisser son lit et dormir sur le canapé transformable, elle refuse et opte pour le sofa. Ils ne travaillent qu'à dix-sept heures, ils auront le temps de paresser au lit.

Après les cours ce lundi, il flâne avec Léna au marché de Noël. Il a presque occulté Noël. Il a fallu l'emplette d'un livre à la FNAC pour le cours de français pour en voir les préparatifs. Il sait qu'il travaillera. Peut-être est-ce mieux. Noël est une fête familiale. Pour la première fois, il la vivra sans son grand-père.
— On prend un vin chaud ? propose son amie.
Il doit veiller à son budget déjà écorné par le cadeau pour Flavien. S'il va gagner beaucoup aux fêtes de fin d'année, après ce sera calme pendant plusieurs mois. — Pourquoi pas, acquiesce-t-il néanmoins.
Appuyé contre un mange debout, il déguste son vin et un bretzel. Depuis plus d'un mois focalisé sur sa situation, il n'a vécu que pour s'en sortir. Les gens sont joyeux, les étals de spécialités sont tentants, l'odeur de gaufres chaudes donnent faim comme d'habitude, les yeux des enfants brillent d'excitation devant les illuminations encore et toujours. Il réalise que la vie a continué. Pour tout le monde d'ailleurs, pense-t-il un peu amer en observant un couple gay qui déambule devant eux sans les voir.
— Thibault, murmure avec tendresse Léna.
— Laisse tomber. Le surlendemain de l'intervention musclée et publique de mon paternel, je lui ai rendu sa liberté. Crois-moi, il n'a pas protesté. Il a très vite passé à la trappe notre relation de six mois. En quinze jours précisément, poursuit-il en regardant son ex petit-ami s'éloigner en tenant la main de son nouveau copain.
— Dis-toi qu'il n'en valait pas la peine.
Il a un rire sans joie.
— C'est censé me consoler ? Nul n'a su au bahut que j'étais à la rue, toi seule est au courant. Et nul ne devait le savoir. Comment aurais-je pu le lui cacher ? Personne n'aime les emmerdes ou se sentir ridicule. Ou la pitié. Parlons d'autre chose.
Léna soupire sans répondre. Ils quittent la place du marché, rejoigne la place Saint-Lambert, ils attendent en discutant le bus 12 qui la conduira à Ans sur les hauteurs de la ville. Sachant qu'il avait des courses à faire, il a pris les transports en commun lui aussi. Après des achats au supermarché du centre commercial de l’Îlot Saint-Michel, il reprend le 26. Quelques minutes de marche et il retrouve son chez lui. Il est un peu tôt pour souper. Un coup d’œil à ses mails et ensuite il mettra aux châssis le joint de calfeutrage que Flavien lui a donné. Son souci majeur : garder la chaleur.
Parmi ses courriels, il y a une acceptation à son offre pour un four à micro-ondes-grill d'occasion. Une de ses priorités. Il pourra ainsi se réchauffer une pizza surgelée grâce à la fonction crisp, un burger ou un plat cuisiné. Il dispose d'une cuisinière à plaques électriques qui date de Mathusalem, met trois plombes pour chauffer et doit consommer un max. Et puis, il en a assez de se nourrir d'œufs, de raviolis ou de boulettes en boîte. Au départ, le vendeur en exigeait trente cinq, il le laisse partir à vingt cinq euros. Il remet sa veste, longe le quai et va frapper à la porte de l'Odyssée.
— Thibault ?
— Le mec liquide le four à vingt-cinq. Il faut téléphoner.




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