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4 Décembre

Ce cadeau vous est offert par Sangdelicorne.


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Deuxième partie

D'une nacelle de la grande roue dressée devant le palais de justice, Thibault admire le marché de Noël illuminé à ses pieds. La main de Raphaël serre la sienne. Il lui sourit. Le week-end a été éreintant. Il est fatigué et heureux.
— On va grignoter un morceau ?
— Tu as rempli le frigo, les placards comme si nous allions soutenir un siège de plusieurs mois, se moque-t-il, et tu parles de dîner dehors ?
— Si on prend nos repas régulièrement ensemble, c'est normal que je contribue. Arrête de supposer que je le fais par pitié. On en a déjà discuté. Tu apprécies l'ambiance du marché de Noël, tes yeux brillent tels des escarboucles et ce sera bientôt terminé. Laisse-toi aller, mon cœur.
Ce matin, une odeur de café l'a tiré du pays des songes. Sur la table de nuit, accompagnée d'un croissant, une tasse pleine de breuvage noir l'attendait. Assis sur le lit, Raphaël le regardait s'éveiller. Ils avaient décidé de passer la journée tous les deux.
— Tu viens ? l'a invité Thibault en soulevant la couette.
Son petit-ami a enlevé baskets, chaussettes, jean, pull et s'est glissé contre lui. Il l'a enlacé et s'est rendormi entre ses bras. Il était rentré à deux heures et demie du matin. Le temps de manger, il en était trois. Il s'est réveillé une bonne heure plus tard, l'a embrassé tendrement avant de se rendre aux toilettes, puis dans la salle de bain. Au retour, il a trouvé son petit-ami en train de ranger le contenu de deux énormes sacs de victuailles dans les armoires et le frigo. Cela ne lui a pas plu. Il l'a dit. Ils ont ensuite eu une conversation sur l'entraide dans un couple et ce que Raphaël appelle sa "fierté mal placée". Et si certains de ses arguments ont fait mouche, il est toujours embarrassé.
— Thibault ?
Il sourit. Raphaël adore Noël. Pourquoi agir en égoïste et l'en priver par orgueil ?
— D'accord.
Son chéri l'attire à lui et pose ses lèvres sur les siennes. Il se fout de la désapprobation des passants. Appuyé contre lui, Thibault envisage les chalets de gourmandises avec perplexité. Que choisir ?
— On va déambuler au hasard, lorsque tu vois une chose qui te plaît, tu le dis. On dégustera des petites portions à droite et à gauche afin de goûter plus de spécialités.

Ils se garent à l'extrémité du quai des Aguesses. Des péniches éclairées les guident jusqu'à la Belle Jeanne dessinée par ses guirlandes lumineuses là-bas, au bout du sentier. Il pousse un soupir de satisfaction.
— Tu l'aimes ce bateau, constate Raphaël.
— Je n'ai pas d'autre chez moi. Il est ce que j'ai de concret. En terme de biens évidemment.
— J'avais saisi, dit Raphaël en l'enlaçant par derrière alors que lui bataille avec la combinaison du cadenas. Le living est agréable. Douillet. Si nous arrangions la chambre ?
— Je n'ai pas osé bouleverser aux affaires du vieux, reconnaît-il.
— Ton parrain ? Tu ne vas pas vivre parmi ses vieilleries ?
Il tire Raphaël sur le canapé et entreprend de raconter sa galère. Il le sent se raidir à plusieurs reprises durant son récit.
— Voilà. Je n'ai aucun droit de toucher à quoi que ce soit. J'ignore pourquoi Flavien et son père avec qui j'ai discuté vendredi pensent que Jérôme était mon parrain et sont persuadés qu'il m'a laissé son bateau. Je me sens mal à l'aise avec tout ça mais je n'ai pas d'autre solution que rester là.
— Tu as un autre parrain ?
— Non.
— Une marraine ?
— Oui. Elle est morte il y a longtemps. Je m'en rappelle à peine.
— Mais on t'en a parlé ?
— Oui.
— Et de ton parrain ?
— Non. Jamais.
— Cela ne te paraît pas bizarre ?
— Si. Tu veux un coca ?
Raphaël acquiesce machinalement du chef. Il semble perturbé par sa confession. Peut-être était-ce trop tôt pour faire ces confidences. Et le voilà inquiet à son tour. Si cela le faisait fuir ?
— Ta journée t'a plu ? demande-t-il alors que Thibault se couche contre lui.
— Oui. Et toi ?
— Je suis bien avec toi. Lorsque je t'évoque, on me répète que tu es jeune. Ils ne te connaissent pas. Tu es mature, courageux, débrouillard. J'ai beaucoup de chance. Père Noël m'a gâté cette année, se marre-t-il en l'embrassant alors que lui se sent soulagé. — Tu as cours à quelle heure demain ?
— Neuf heures. J'aurai largement le temps de te conduire et d'arriver à la fac, conclut-il en le serrant amoureusement. Viens, mon ange.


Ses révélations ont rendu Raphaël protecteur et, depuis trois jours, il a pris ses quartiers en son univers. Thibault ne s'en plaint pas. Il est de plus en plus accroc à son bel ami. Cependant, il ne veut pas que leur relation se transforme. Il n'a nul besoin d'un frère. Dans son malheur, Raphaël est son destin. Sans ce rejet de sa famille, il ne l'aurait pas connu. Ses sentiments envers lui n'ont rien de commun avec ce qu'il éprouvait pour Patrice. Est-ce l'amour ? Le grand amour ? On verra ça. En longeant le halage, il adresse un grand signe à Gilbert qui fixe, à sa proue, un énorme papa noël gonflable qui se balance au gré du vent. Sur le pont de la Belle Jeanne, Raphaël discute avec un inconnu. Thibault attache son vélo au piquet qu'a planté Flavien et qui supporte une boîte aux lettres avec son nom. Il faut qu'il puisse recevoir ses factures, n'est-ce-pas. De toute manière, c'est obligatoire. Il grimpe à bord. Le bras de Raphaël entoure sa taille.
— Viens que je te présente. Thibault. Jonathan, mon aîné. Il est venu mettre une nouvelle serrure à la porte. C'est la première fois que je le vois effectuer avec enthousiasme un quelconque bricolage en dehors de chez lui. Il était pressé de te connaître.
— Tu as dit à maman que tu avais rencontré un mec et que tu songeais à te ranger. Tu n'as jamais évoqué tes flirts, même quand tu vivais encore chez les parents. Il faut croire que tu as déniché le garçon exceptionnel.
— Exceptionnel, il l'est, dit Raphaël.
— Vous voulez un café ? propose Thibault alors que son petit-ami sourit de son embarras.
— Une bière si tu as. Nickel le côté salon, apprécie Jonathan en scannant son intérieur.
— Et moi un coca, répond son frère en s'affairant à préparer son café. Le bateau était inoccupé depuis le décès de son précédent propriétaire, il y a trois ans. En plus de ses cours et de son boulot, Thibault a tout remis en état, commente Raphaël. Nous allons attaquer la chambre à deux.
— Vous allez profiter des vacances.
— On va essayer, rétorque Raphaël en lui lançant un coup d’œil.
Thibault fouille dans l'armoire à la recherche de crackers ou de biscuits, tournant le dos aux deux frères. Voir Raphaël passer les fêtes en solitaire le chagrine. L'imaginer sortant sans lui aussi, il l'avoue. À part ses colocataires, il ne semble avoir aucun copain et son entente avec Aude est difficile. Thibault n'a pas trouvé de solution. Il a établi son budget. Ce que lui verse sa mère payera l'amarrage annuel, les acomptes d'électricité, l'eau, le forfait de téléphone, ses cartes de bus et un éventuel abonnement wi-fi. Pour le moment, il est connecté sur le réseau Wi-free avec les identifiants de ses parents. Pour eux, ça ne change rien, c'est un illimité, néanmoins il suffit qu'ils modifient le mot de passe et il se retrouvera sans internet. Il ne peut compter que sur son boulot pour la nourriture et l'entretien. Ne parlons pas d'achats de fringues ou de baskets. On oublie. Pourtant, il a un toit et ça n'a pas de prix. Sa plus grande angoisse est de le perdre. Il en fait des cauchemars.
— Je sais que tu n'as pas le choix, murmure Raphaël une main sur son épaule.
— Je préférerais être avec toi.
— J'espère bien, lui lance-t-il avec tendresse.
— Un problème ? intervient Jonathan.
— Je travaille les deux prochains week-ends, les lundis y compris. Je n'ai pas le choix, hormis mes allocations familiales, c'est mon seul revenu, déclare Thibault.
— Ton seul revenu ? Tes parents ?
— M'ont foutu à la porte à cause de mon orientation sexuelle. Heureusement, je n'ai pas de loyer.
— Ils sont obligés de subvenir à tes besoins, fait-il remarquer.
— Les traîner en justice signifie risquer d'être placé en foyer, je préfère me débrouiller.
— Quel âge as-tu ?
— Bientôt dix-sept.
Jonathan adresse à son frère un regard étonné voire réprobateur et laisse échapper un sifflement qui le surprend. Il apprendra après que c'est une de ses manies.
— Tu as repris tes objets personnels ? demande-t-il.
— Une partie : mon ordinateur portable, ma console, mon vélo, quelques vêtements. Ce que pouvait contenir mon sac de randonnée. Et mes cours, évidemment.
Son ordre des priorités le fait sourire.
— Tu devrais aller prendre le reste et négocier en même temps une rente alimentaire. Ils travaillent tous les deux ?
— Oui.
— Si ta mère te donne tes allocations, c'est qu'il y a une ouverture de ce côté. Soit elle veut t'aider sans que ton père le sache, soit elle a peur de se voir poursuivie. Crois-moi, un arrangement à l'amiable leur conviendra mieux que la saisie directe d'une partie de leur salaire chez leurs patrons. Ça la fout mal.
— Si Jonathan est dans l'immobilier, de formation il est juriste, précise Raphaël.
— Réfléchis-y. Si tu veux, nous t’accompagnerons, termine l'aîné.
— Merci, dit-il en opinant de la tête.
— Tu n'as ni frère, ni sœur pour t'aider ? Tu es enfant unique ?
— Oui.
— À l'école, ils ne sont aperçus de rien ? Qui signe tes interros, ton bulletin ?
— Moi. Et non, ils n'ont rien vu. Je suis un bon élève donc ils ne me cherchent pas.
Ce midi, son café est amer. Jonathan lève les yeux au ciel. Raphaël noue ses doigts aux siens.
— Tu dînes avec nous ? propose Thibault.
Après le départ de Jonathan qui doit récupérer son fils à l'école maternelle, ils entament le rangement du capharnaüm qu'est la chambre. Raphaël a réussi à le convaincre. Ils débutent par les vêtements du vieillard qui prennent immédiatement place dans des sacs qu'il faudra conduire au point d'enlèvement. Après, cela devient délicat. Il y a plusieurs caisses de bric-à-brac, d'objets qui symbolisaient certainement autant de souvenirs pour leur propriétaire. Thibault est mal à l'aise.
— Tu n'as pas un endroit où stocker ça sans encombrer ton espace de vie ?
— Quand tu vas à l'arrière, tu as sur le pont d'un côté le caisson abritant le groupe hydrophore – la pompe électrique pour amener l'eau potable, explique-t-il en voyant son air perplexe – de l'autre côté, il y a une trappe avec un large cagibi dessous où l'on peut remiser des caisses par exemple ou les fauteuils de jardin en hiver. Il est déjà rempli, dit-t-il avec une grimace. Là aussi un tri est indispensable. J'ai l'impression que l'humidité a fait de sérieux dégâts.
— Chéri, écoute-moi. Jérôme ne reviendra pas réclamer ces objets qui n'avaient qu'une valeur sentimentale. Pour lui. Est-ce que ça signifie quelque chose pour toi ? Ou pour quelqu'un d'autre ?
— Non. Personne ne se soucie de lui. De son vivant déjà, personne ne s'en souciait hormis mon grand-père. Je ne lui ai jamais connu de famille.
Une farde à rabats attire son attention. Dedans des dessins, des exercices d'écriture, des poèmes recopiés d'une main maladroite, des dictées, des bulletins. Ceux qui disparaissaient régulièrement au grand dam de sa mère.
— Mon cœur ?
— C'est moi, dit-t-il sidéré. Dans ce classeur, il y a toute ma scolarité. De la maternelle à mes premières années d'athénée.
Dans une vieille boîte en fer, il trouve des photos de son père, sa mère, son grand-père et Jérôme, d'amis qu'il ne connaît pas. De fêtes de famille, de Noël, de vacances, de pique-nique en Ardennes, de séjours à la mer. Sur quelques unes figure sa grand-mère. Il se souvient à peine d'elle. Elle a pris ses distances après le divorce très mal vu à l'époque, confiant son fils à sa belle-mère. Puis il y a la péniche de Jérôme, l'Antinoüs, il est stupéfait de voir son grand-père la piloter ou l'amarrer. Ils sont jeunes. La trentaine. Un cliché montre les deux hommes côte à côte sur le pont, ils se regardent, ce que proclament leurs yeux n'a rien à voir avec de l'amitié. Il les découvre se tenant par la taille devant la tour Eiffel, assis sur le capot d'une voiture dans un paysage qui lui semble espagnol, dans un parc la tête de Jérôme sur les genoux de son grand-père qui le contemple en caressant ses cheveux. Ils doivent avoir là plus de quarante ans. Ainsi, ils s'aimaient.
— Raphaël, appelle-t-il d'une voix incertaine.
— Oui, Bébé, murmure-t-il en le serrant contre lui.
— Tu n'as pas l'air surpris.
— Depuis ce que tu m'as dit, je pense que Jérôme était effectivement ton parrain et qu'il t'a en effet laissé la Belle Jeanne. Je n'en sais pas plus.
— À ton avis ?
— Je suppose que ton grand-père s'est marié comme l'espérait ses parents. Il a fait un enfant et s'est satisfait de son sort. Comme beaucoup d'homosexuels qui s'ignorent ou fuient une vie marginale. Surtout à cette époque-là. Cependant il a rencontré Jérôme dans des circonstances que nous méconnaissons et est tombé amoureux de lui, ce faisant sa vie a basculé. C'est là que tout a tourné mal. Il s'entendait bien avec tes parents ?
— Non. Il venait me chercher tous les mercredis, lors des vacances. Toutefois, le plus souvent, il n'entrait même pas chez nous. Mon paternel ne supportait pas la présence de son propre père. La seule fête que nous passions tous ensemble, c'est Noël. Jérôme était invité pour une soirée guindée que pourtant j'appréciais parce qu'ils étaient là tous les deux.
— La fête du pardon, raille Raphaël en lui tendant un album épais.
Dedans uniquement des photos de lui, de sa naissance à il y a un an environ. Son grand-père l'a complété même après la mort de son amour.
— Pourquoi n'ont-ils pas décidé de vivre ensemble ?
— Et pourquoi malgré leurs différents, Jérôme est-il ton parrain ? Pourquoi est-ce tenu secret ? Peut-être devrais-tu poser ces questions à ta mère. Je crois qu'elle a pas mal de choses à t'apprendre.
Thibault baisse la tête, hésite avant d'empoigner son téléphone.
— Calme-toi un peu avant, conseille Raphaël. Tu bois un café ?


Ils rencontrent sa mère le vendredi. A la suggestion de Raphaël, Thibault a choisi un terrain neutre afin que la discussion ne s'envenime pas. Pas de pleurs, pas de cris en un lieu public. Attablés à la brasserie L'ange Vin, située place du marché, ils se regardent en chiens de faïence. Où a disparu la chaleur maternelle qu'il a connue ? Après hésitations, il a simplement présenté Raphaël sans plus de précisions, n'osant pas aller plus loin de peur qu'ils l'accusent lui qui est majeur de détournement de mineur. Néanmoins le fait qu'il assiste à leur entretien à ses côtés signifie beaucoup et elle le dévisage sans aménité.
— Tu t'en doutes, ce que j'ai à te dire ne sera pas agréable à entendre, loin de là. Vous m'avez mis dehors, à seize ans, en sachant que je n'avais nul endroit où me réfugier et que je serais dans la rue. Vous n'aviez à me reprocher que mon orientation sexuelle. Comment fait-on ça à son enfant ? Ne crains rien, je ne désire pas rentrer à la maison, poursuit-il devant son mutisme. Je suis très bien là où je suis. Par contre, je veux récupérer mes effets personnels, nous allons en parler. Vous êtes tenus de subvenir à mes besoins tant que je suis aux études, mes allocations familiales ne sont en aucun cas un effort de votre part et sont insuffisantes pour vivre décemment. Vous devez me signer une autorisation de vivre seul et me verser une pension alimentaire. Je ferai valoir mes droits en justice si vous m'y obligez.
— Sur un coup de sang, ton père t'a mis à la porte, c'est vrai. Il n'a pas cru que tu ne reviendrais pas, que nous n'aurions pas de nouvelles durant des mois. Il voulait te donner une leçon, tente-t-elle de faire valoir.
— Une leçon d'hétérosexualité ? En 2017 ? ricane-t-il. Que tu as cautionnée car tu n'as pas dit un mot pour me défendre. Sa mère, on pense qu'elle ne peut que vous aimer. Quelle grossière erreur, ironise-t-il alors qu'elle reste de marbre. Quant à avoir des nouvelles, vous connaissez mon école, non ? Il l'a pourtant trouvée pour venir m'empoigner au vu de tous. Alors, il faudra utiliser argument plus convaincant afin de ne pas paraître des parents indignes. Peu importe, je ne suis pas là pour ça, reprend-il alors que Raphaël pince doucement sa cuisse dans le but de le tempérer comme ils en ont convenu. Je voudrais connaître tout ce que vous m'avez caché sur grand-père et Jérôme. Je sais qu'ils s'aimaient, qu'ils étaient amants. Que Jérôme était mon parrain. Pourquoi n'ont ils eu que des miettes de bonheur alors qu'ils auraient pu être heureux ensemble ?

À pas lents, le bras de Raphaël autour de sa taille, Thibault regagne son logis. Les guirlandes de lumière en dessinent les contours. Serré contre son petit-ami, il envisage son univers.
— Tu y crois ? demande-t-il.
— En partie, oui. Tu n'auras jamais le récit des intéressés. Comment est-il devenu ton parrain ? Pourquoi ne pas te l'avoir dit ? Que savent-ils réellement de leur liaison, de leur façon de vivre ? Autant de points d'interrogation qui demeurent. Une chose est certaine, ils se sont aimés jusqu'à la fin. Pendant plus de quarante ans. Tu sais aussi que le rejet de ton homosexualité par ton paternel vient de l'abandon de sa mère par son propre père, pour un homme dont il était fou amoureux.
Il grogne quelques onomatopées. Il n'a pas apprécié la version de sa mère, le mépris qu'il a senti derrière chaque phrase, chaque sentence condamnant l'attachement maudit.
— Viens, viens me faire l'amour, chuchote-t-il en l'entraînant vers la chambre.
— Chéri...
— Cela t'a fait peur ? questionne-t-il en le collant contre la paroi.
— Non. Je n'attends que ça. Cependant tu es bouleversé, je ne veux pas que tu regrettes ensuite.
Thibault l'embrasse avec passion. Il le provoque, le caresse, il fait glisser la veste de ses épaules, puis descendre le long de ses bras et lorsqu'elle tombe sur le sol, il appuie son corps contre son corps. Frottant son érection à la sienne, il ne prend du recul que pour masser le renflement qui déforme son jean. Il tire sur son pull, sur son tee-shirt, l'invitant à les enlever. Enfin, il effleure l'épiderme chaud avec un sensuel plaisir et soupire de satisfaction lorsqu'il l'entend gémir son envie.
— Aime-moi, geint-il. Je suis tout à toi.
— Chéri. Si tu continues, je ne pourrai plus faire marche arrière.
Thibault a un léger rire.
— Ça tombe bien, c'est ce que je veux.
Sa peau frôlant la sienne, en mouvements lents et lascifs, il entreprend de se déshabiller, les yeux plongés dans ses orbes uniques. Il pousse un cri de surprise quand Raphaël inverse les rôles et qu'il se trouve à son tour épinglé à la cloison.
— Que tu es beau. Je serai doux, n'aie pas peur. Viens, mon ange.Viens, murmure-t-il contre son oreille. Viens.

Avec bonheur, Thibault s'étend contre la peau moite de son amant. Il butine la ligne de la mâchoire, la bouche, les pommettes, les tempes, les paupières. Les mains au creux de ses reins, repu de jouissance, Raphaël se laisse mignonner.
— Tu as cours demain, mon cœur, souffle-t -il avec une grimace.
— Hélas.
— Je vais passer le réveillon de Noël avec mon frère et la famille. Dès que tu es sur le point de terminer, envoie-moi un message, je viendrai te chercher. Selon l'heure, on ira chez mes parents ou on reviendra ici.
— Chez tes parents ? s'étonne-t-il.
— C'est trop tôt pour toi ?
— Pour moi non, mais pour eux ?
— N'aie aucune crainte, ils seront contents de te connaître.
Thibault n'en est pas persuadé.

À presque une heure du matin, Raphaël se gare en face d'une maison cossue dans un quartier tranquille. Thibault est dans ses petits souliers. La porte s'ouvre sur une dame un peu ronde et souriante qui le bisouille avec chaleur. Les têtes se tournent vers eux quand ils pénètrent dans le living. Bizarrement, c'est le sapin de Noël qui monopolise son attention. Un vrai sapin, tout de blanc et or orné. Enchanteur. Superbe.
— Thibault ? le rappelle à l'ordre son homme.
— Il est magnifique, s'exclame-t-il. Je suis impoli, excusez-moi.
Il fait le tour des invités, embrasse une dizaine de joues de personnes dont il a déjà oublié les prénoms.
— Assieds-toi, mon cœur.
Il s'installe dans un gros fauteuil de cuir, à proximité d'une cassette à bois et promène son regard. On pourrait immortaliser le décor en une carte postale. Raphaël se perche sur l'accoudoir une main sur sa nuque. Il lui lance un appel au secours muet. Admirer le sapin et laisser sa mère dans le vide, faut-il être con. Atterrissent devant lui une petite assiette de mises en bouche et une flûte de champagne.
— Maman t'a mis ton repas de côté, explique Raphaël. J'espère que tu as faim.
— Oh oui !
Son air convaincu provoque le sourire de sa mère qui l'observe.
— Tu te plains de la cuisine de mon frère ? s'enquiert Jonathan.
— C'est moi qui fais à manger. Il m'a juste offert le livre de recettes, raille-t-il.
Tous éclatent de rire, Raphaël le contemple avec tendresse. Thibault se sent fondre.
— Ce n'est pas plus mal, aux fourneaux, c'est une vraie catastrophe. Tu as eu beaucoup de boulot ? demande l'aîné qui manifestement a décidé de le faire participer activement à la réunion.
— Complet oui, mais à Noël ils s'en vont tôt à cause de la messe de minuit, des grands-parents qui viennent dîner, des enfants qui veulent déballer les cadeaux à six heures du matin. Ce sera très différent à Nouvel-an. Il y a soirée dansante après l'embrassade de minuit. Beaucoup ne s'en iront qu'à l'aube et à midi on aura deux complets de choucroute à midi. Le soir, c'est un menu cinq services.
— Tu travailles demain aussi ? Enfin, aujourd'hui, rectifie Mahaut, la femme de Jonathan.
— Le soir uniquement.
— Tu viens à table ? Maman a servi ton entrée.
— Madame, il ne fallait pas vous donner autant de mal, dit-il alors qu'il s'assoit sous son regard attentif.
— Tout le monde a droit à son Noël. Mes fils ont travaillé en horeca en tant qu'étudiants. C'est toujours ainsi que nous avons procédé. Ils mangeaient en rentrant.
— C'est délicieux.
— Thibault est gourmand. Moi qui suis nul en cuisine, grimace Raphaël.
— On te verra plus souvent alors, se moque-t-elle.
Deux entrées, une froide, une chaude, un plat et un dessert. Le tout excellent. Il se régale. Jonathan et son beau-père sont venus s'asseoir à table également et discutent tout en vidant consciencieusement les bouteilles de vins s'accordant aux plats et posées devant lui. La sœur de Raphaël, Amalia, est là, le menton sur ses mains réunies, elle peine à maintenir les yeux ouverts. Il caresse sa joue du bout des doigts.
— Tu devrais aller dormir, conseille Raphaël, tu t'endors.
— Non, proteste-t-elle en secouant la tête.
— Si tu ne vas pas au lit, le Père-Noël ne pourra pas venir t'apporter tes jouets, appuie Thibault. Il ne les dépose que lorsque les enfants sont au pays des rêves.
— Tu y crois encore à ton âge ? s’écrie-t-elle. C'est ouf, ça !
Heu... Les adultes autour de lui ont à l'évidence des difficultés à garder leur sérieux. Même son chéri. Il lui lance un coup d’œil furibond et Raphaël éclate de rire.
— Avec ton magret, un verre de Bourgueil ? propose, la bouteille en main, le père du petit démon, tentant de faire diversion.
— Merci. Un fond, précise-t-il. Je bois peu d'alcool.
Centre de leur attention, bien que les regards de ses hôtes soient bienveillants, il est un peu mal à l'aise. Il est soulagé lorsqu'ils regagnent le salon après son repas.
Raphaël pose une main dans le creux de son dos, Thibaut se tourne vers lui et les lèvres de son homme effleurent les siennes. Bref témoignage amoureux qu'il voulait discret. Néanmoins, il surprend sur eux les yeux de la mère qui sourit en se voyant découverte et reprend sa conversation avec sa belle-fille. Les plus jeunes peu à peu se sont endormis et ont été portés dans une chambre. Il se perche à son tour sur l'accoudoir contre le côté de Raphaël. Jonathan, son beau-père et les deux cousins commentent les charmes des danseuses du show à la télé et les pousse-cafés les ont rendu diserts. Ils surenchérissent à qui mieux mieux, cela le fait rire.
— Tu te sens bien ? lui souffle Raphaël.
— Oui. Ta famille est accueillante. Comme la maison où tout a été décoré avec soin. Le repas était exquis. C'est une vraie soirée de Noël, chuchote-t-il. Familiale. Bon enfant. Et là, un peu gauloise. Comme je la rêvais.
— Je t'aime, murmure Raphaël sans le quitter des yeux.
Thibault le dévisage interdit. Si soudainement, si vite. Et là. Pourtant, c'est parfait.
— Je t'aime, répond-il en écho. C'est fou. Toi aussi, je t'ai rêvé.

Ils s'affairent à préparer tous les deux un repas de Noël en amoureux. Ils ont un peu triché. Ils sont allés hier, juste avant la fermeture du supermarché, profiter des liquidations de dernières minutes et ont acheté au rayon traiteur ce qu'ils ne pouvaient faire, à moindre prix. Thibault cuisine, Raphaël, collé sur son dos, le distrait avec moult baisers et caresses.
— Chéri, le gronde le premier.
Le second a un léger rire moqueur signifiant qu'il n'a nulle intention d'arrêter. Des pas sur le pont, un frappement à la porte interrompent la progression de ses mains sous son tee-shirt. Ils se concertent, s'adressent une moue interrogative, puis Thibault se décide à aller ouvrir.
— Flavien ? Michel ?
— Joyeux Noël vous deux, s'exclame le plus jeune.
— Joyeux Noël, Titi, dit le père en l'embrassant ce qui lui fait lever les yeux au ciel discrètement.
Titi. Il n'a plus cinq ans.
— Michel, le papa de Flavien, présente Thibault. Raphaël, mon petit-copain. Joyeux Noël à vous également.
— Il faut que l'on te parle.
— Installez-vous.
— Un café ? Un apéritif ? propose Raphaël.
Devant leurs boissons, les deux hommes paraissent embarrassés et déjà le froid de la peur s'insinue dans les veines de Thibault.
— Pas de panique, le rassure Flavien qui l'observe, nous n'avons pas de mauvaises nouvelles, néanmoins c'est assez délicat. Papa ?
Michel opine du chef.
— J'ai été très étonné de te voir vivre sur la Belle Jeanne, débute-t-il. Flavien s'est fait beaucoup prier pour me décrire ta situation, cependant, une fois ma curiosité éveillée, rien ne me résiste, raille-t-il alors que son fils grimace. En écoutant son récit, j'ai compris que tu occupais le bateau en ignorant tout des dispositions que ton grand-père avait prises pour toi, ce que Flavien n'avait pas réalisé. De toute façon, il ne savait pas grand chose. Déboussolé, tu t'es raccroché au seul endroit qui t'était familier et qui te semblait relativement sûr. Ainsi que tu l'as dit à Nicolas, tu squattais.
— C'est vrai, admet-il. Le bateau était vide de tout habitant et pourrissait là. Inutile. J'étais dans la rue depuis trois semaines quand j'ai résolu de m'y cacher. Je ne causais de tort à personne en y dormant. Nul ne s'en était aperçu avant la visite de Nicolas et sa copine.
— Se sachant gravement malade, ton grand-père est venu me trouver un mois avant sa mort, continue Michel sans commenter son intervention. Depuis le décès de Jérôme, il ne venait que rarement sur la Belle Jeanne où tout lui rappelait son compagnon. Je ne l'avais pas vu depuis longtemps. Il avait changé. Ses yeux ternis ne regardaient plus rien autour de lui. Il était en partance. Sans regret. Jérôme l'attendait. Il avait emménagé définitivement dans cet appartement qu'il avait depuis son divorce pour satisfaire son ex-femme et son fils et qu'il détestait. Il m'a raconté qu'à cette époque, il n'y allait que lorsqu'il voyait ton père, soit deux week-ends par mois ou que son métier de commercial le retenait en ville alors que Jérôme naviguait. Son véritable chez lui, c'était l'Antinoüs, là où était Jérôme. Pour être plus présent à ses côtés, celui-ci, très amoureux de Josh, choisissait des courses brèves, même si moins rentables. Ce dernier l'accompagnait dès qu'il pouvait. Il a passé le permis de navigation et le brevet radar afin d'être utile, puis il s'est occupé des contrats, de la comptabilité. Bien des années plus tard, peu avant ta naissance, Jérôme a renoncé à la batellerie. Ils ont revendu la péniche qui demandait trop d'aménagements coûteux pour devenir un logement confortable et acheté la Belle Jeanne que Josh n'a plus quittée. Toujours indépendant, Jérôme faisait les entretiens des moteurs, des chaudières pour les mariniers. Pilote émérite, il était parfois appelé afin de remorquer les plus grosses barges avec des chargements délicats dans les passages difficiles. Il était apprécié dans la profession et n'était jamais sans travail. Ils ont vécu un bonheur simple. Ta naissance a comblé Josh. Il t'amenait ici aussi souvent que possible. Jérôme t'aimait énormément.
— On dit que les enfants ont de l'intuition. Je n'ai rien vu, rien compris, s'exclame Thibault. Pourquoi ne pas me l'avoir dit ?
— Je crois qu'il t'explique ça là-dedans, dit-il en lui tendant une grosse enveloppe. Voici les papiers du bateau. Je ne devais te les remettre qu'à tes dix-huit ans excepté si tu avais des ennuis. Il avait saisi, peut-être avant toi, ton goût de l'homme et redoutait la réaction de ton père. Au vu de ta situation actuelle, il n'avait pas tort. Josh a agi en conséquence et pris ses précautions. Le bateau leur appartenait à Jérôme et lui, tel avant lui L'Antinoüs. Légalement, un bateau, même servant de résidence, n'est pas un bien immobilier, mais mobilier. Une facture officielle est donc suffisante pour en faire de toi le propriétaire. L'embarcation est tienne. Tu as le droit de l'occuper. L'amarrage est payé jusqu'à ta majorité, ainsi que l'assurance. Tu le sais, ils ne roulaient pas sur l'or, pourtant Jérôme et lui t'avaient ouvert un compte épargne et y mettaient régulièrement un petit quelque chose. Tu as de quoi parer à une urgence, le remplacement du moteur, du groupe hydrophore ou de la chaudière électrique, payer la mise en cale sèche obligatoire dans trois ans. Garde ce viatique précieusement pour un coup dur, conseille-t-il. Tu as des questions ?
— Merci.
C'est tout ce qu'il peut dire. Ému, il presse sur sa poitrine les papiers que Michel lui a remis. Raphaël l'attire à lui et, du revers de la main, essuie son visage. Et Thibault s'aperçoit qu'il pleure.

Une fois son message délivré, Michel est parti avec son fils. Ils ont mangé tard. Blotti entre les bras de Raphaël, les yeux sur l'enveloppe posée sur la table basse, Thibault savoure le peu de temps qu'il lui reste avant d'aller au boulot.
— Quel étrange Noël, murmure-t-il. Ma vie a basculé dans le néant il y a deux mois et, là, je reçois tant d'amour que j'en chiale.
— Tu te rends compte que, peut-être, débute Raphaël prudemment, tu ne vas pas aimer ce que tu vas trouver dans cette enveloppe ?
— Je ne me fais plus beaucoup d'illusions sur mon père, tu sais. J'ignore pourquoi mais j'ai l'impression qu'il n'est pas étranger à toute cette histoire de parrain et de secret.
Raphaël acquiesce de la tête.
— J'ai promis d'emmener ma sœur à la patinoire ce soir, j'attendrai ensuite ton coup de fil chez mes parents, je viendrai te rechercher et nous rentrerons sagement.
— Sagement ? se moque Thibault.
Raphaël pose ses lèvres sur les siennes en guise de réponse. Il soupire de satisfaction.

Tard dans la matinée, Thibault s'éveille entre les bras de son chéri. Ce sont enfin les vacances. Quelques jours de break avant le week-end chargé du nouvel-an, c'est bon à prendre. Il sourit au souvenir de la nuit. Il a eu terminé tôt. Raphaël avait ramené de chez sa mère de quoi dresser un plateau de mets divers dans lesquels, assis l'un contre l'autre sur le canapé, ils ont picoré avec entrain. Son homme avait mis une musique de fond, il se sentait bien. Lorsqu'ils ont débarrassé la table, il l'a serré sur lui et ils ont dansé. Dansé. Jamais, il n'avait ainsi évolué entre les bras d'un amant. D'un garçon tout court. Bref, il n'avait jamais dansé.
Il découvre un tas de choses avec Raphaël. D'abord le sens du mot couple. Partager la vie de quelqu'un. Il n'en réalise pas encore l'implication. Cela s'est fait si vite. Du bout des doigts, il caresse la peau tiède. Il l'apprend : son caractère, ses qualités, ses défauts, ses petites manies. Une relation tellement différente de ce qu'il a connu jusque là. Il n'a pas eu le temps de se familiariser avec tout ça que déjà ils vivent pratiquement ensemble. Il n'a pas dix sept ans. C'est fou. Et pourtant. Pourtant... Il bécote l'épaule dénudée et tout en dormant, Raphaël le serre contre lui. Thibault est aimé. Comblé.

Il ouvre l'enveloppe. Des photos s'en échappent et tombent sur le tapis. Il les fixe puis ramasse l'une d'elles d'une main incertaine. Une autre et une de plus... Il les place en rang d'oignons sur la table de salon. Sans l'ombre d'un doute, ce sont les photos d'un mariage célébré au superbe château de Péralta, non loin des Aguesses. Un mariage gay. Celui de son grand-père et de Jérôme. On les voit signer le registre de la population sous les yeux du bourgmestre, ainsi que les témoins qu'il n'a jamais vus. Leur baiser est immortalisé sur un cliché. Il y a tant de complicité, de tendresse entre ces hommes d'âge mûr qui s'unissent enfin, on surprend tant de joie en leurs regards, qu'on ne peut être qu'ému. Un détail le frappe qui a tant d'importance pour lui, ils sont seuls. Pas de famille. Pas d'amis. 22 juillet 2004, est-il écrit au dos d'une des photos.
— Ils sont restés mariés dix ans, souffle Thibault. Sans que personne ne soit au courant.
Il déplie la lettre qui l'accompagne et commence à lire.
" Mon Titi,... "
Son grand-père relate leur rencontre fortuite en une ville étrangère que ni l'un ni l'autre ne connaissait. L'un attendant son chargement, l'autre l'entretien avec son contact hollandais pour un contrat d'exportation se sont échoués dans un bar du port de Rotterdam. " Quand il m'a abordé, je n'ai pas pu refuser le verre qu'il m'offrait. Je l'écoutais sans arriver à le quitter des yeux. Il me fascinait. Dans ce bar minable, où les ivrognes d'une voix rauque interpellaient la patronne en l'appelant Belle Jeanne et la suivaient d'un œil concupiscent, dans son regard à lui je me découvrais roi ", écrit-il.
Il raconte ensuite le retour à Liège sur la péniche du batelier, la relation amicale qui en découla et qui rapidement ne leur suffit plus. Jérôme était homosexuel et ne le cachait que peu. Très vite sa grand-mère avait pris ombrage de ses sorties avec son ami, des heures passées sur la péniche, des parties de campagne entre copains où cependant elle assistait. Elle avait raison. Jérôme avait eu quelques flirts, Josh ne l'avait pas toléré. La jalousie le dévorait. Son attachement envers lui était trop grand, trop passionné, trop exclusif. Il ne vivait qu'à travers ces moments en sa compagnie. Son amour trop tiède pour son épouse ne pouvait le retenir. Il négligeait jusqu'à son fils. Il dut admettre la vérité, cela n'avait guère chose commune avec l'amitié.
Il en discuta aussi bien avec Jérôme qu'avec sa femme. Le premier lui avoua son amour, la deuxième sa haine. Il voulut divorcer. Catholique, mariée à l'église, elle poussa de hauts cris et signifia un non catégorique. Il s'afficha sans vergogne avec celui qui était devenu entre temps son amant. Humiliée, elle finit par céder. Il fut libre. Mais à quel prix. Elle posa ses conditions. Les époux vendirent la maison familiale et bien qu'elle vienne de ses parents à lui, ils en partagèrent le montant. Son fils ne devrait avoir aucun contact avec le spectacle dégoûtant de cette relation contre nature, disait-elle. Le juge lui accorda un droit de visite de deux week-ends par mois, en dehors de la présence de Jérôme. Avec sa moitié du produit de la vente, uniquement dans le but d'héberger son fils, il acquit un appartement à Angleur.
Les années s'écoulèrent. Leur amour n'avait cessé de croître. Ils eurent envie de créer ensemble une petite entreprise. Ils auraient leur propre bateau et son homme travaillerait enfin à son compte. Ils achetèrent une péniche qu'ils baptisèrent du nom du favori et amant de l'empereur romain Hadrien et qui, dit-on, se sacrifia pour lui à l'âge de vingt ans : Antinoüs. Tout un symbole. Josh emménagea sur la péniche, secondant son compagnon en plus de son propre emploi de commercial qui laissait une certaine latitude. Il s'occupait des contrats essayant de faire coïncider les déplacements. Sans l'attitude de son enfant, il aurait été pleinement heureux. Deux week-ends par mois, il abandonnait Jérôme afin de le voir chez lui. Si l'un faisait contre mauvaise fortune bon cœur pour le bonheur de Josh, l'autre, adolescent difficile et en pleine rébellion contre l'autorité paternelle, ne supportait pas la situation et le faisait savoir de toutes les manières possibles. Les rencontres du père et du garçon devinrent des corvées insupportables, ils les espacèrent. Ils se voyaient de loin en loin. Josh en souffrit et se tut. Son fils grandit sans lui, fit des études auxquelles il contribua financièrement sans jamais recevoir un merci.
" Je ne l'avais pas vu depuis près de six mois lorsqu'il vint m'annoncer qu'il désirait se marier. Je fis la connaissance de sa future. Elle était jolie et réservée. Mal à l'aise aussi. J'en compris très vite la raison. Il voulait que j'assiste à la cérémonie. Seul. Je refusai. Une fois de plus, nous nous quittâmes en froid. "
En lisant la page suivante, Thibault a souvent le sourire aux lèvres. Son grand-père y narre avec humour leur façon de vivre, les petits travers extravagants de son mari. Il parle d'amour. De leur amour.
" Six ans plus tard, il me contacta via mon patron lui expliquant pourquoi il ne tenait pas à me voir sur le bateau. Mon coming-out involontaire me mit dans l'embarras, le boss n'était pas tolérant et à partir de ce jour, malgré mon ancienneté, mon emploi devint incertain et pénible. Je vis ton père. Une fois encore. Il avait fait des placements risqués et devait plusieurs traites de sa maison, la banque menaçait de la saisir. Il avait besoin de moi. Que pouvais-je faire ? Refuser, oui. J'étais tenté. Jamais il n'avait fait un effort. Mais ta mère était enceinte. J'ai fait face aux dettes les plus urgentes de tes parents. Pour le reste, il fallait trouver une solution. Un prêt hypothécaire sur l'appartement ? J'en discutai avec Jérôme. Depuis un moment, il voulait arrêter les courses et demeurer à Liège. Nous avons choisi de vendre notre péniche, acheté un automoteur de plaisance que nous avons baptisé Belle Jeanne en souvenir de Rotterdam et, avec l'argent en surplus, nous avons renfloué les finances de tes parents. Nous. Pas je... "
Thibault pousse un soupir.
— Je ne m'attendais pas à ça, murmure-t-il.
Doucement, Raphaël, qui lit en même temps que lui, caresse son genou.
— Tu fais une pause ? Un café ?
Il acquiesce du chef. Sirotant son breuvage, il repasse en revue les photos du mariage. Le bras de Raphaël autour de lui, il reprend sa lecture.
Ils avaient effectué les transactions aussi rapidement qu'ils l'avaient pu sans y perdre. Malgré la mise en place de l'euro qui faisait peur à bien des commerçants, Jérôme avait gardé son statut d'indépendant et mis des annonces dans les capitaineries, chez les éclusiers, dans les clubs de plaisanciers, dans les revues spécialisées. Il proposait de réviser les moteurs, faire les entretiens en vue des examens en cale sèche. Il ne manquait pas de travail, raconte son grand-père. Ils avaient emménagé ensemble sur le nouveau bateau. Ils étaient heureux. Il avait rencontré son fils et avait tenu à imposer ses conditions. Ce fut sa plus grosse erreur, a-t-il écrit. Il refusait qu'ils ignorent Jérôme et ce qu'il avait fait pour eux. Il serait présent dans la vie de son petit-fils alors qu'il n'avait pu l'être en celle de son fils. Il offrirait cette joie à son compagnon. Lui qui n'avait pas eu le plaisir d'être père et le regrettait. Son fils n'eut d'autre issue que de consentir à ses exigences. Jérôme serait le parrain de l'enfant à naître, lui viendrait un jour par semaine le chercher et l'emmènerait chez eux ou naviguer. Il irait en vacances avec eux, chez eux à chaque congé scolaire. Jérôme assisterait aux grands événements de sa vie. À ses anniversaires, à ses Noëls. Ce n'était pas négociable. Il avait fini par abandonner les anniversaires. Rien ne les empêchait de les fêter également sur le bateau.
"Jérôme fut étonné de leur offre et, dans un premier temps, ravi de leur changement d'attitude. Il n'était pas rancunier. Néanmoins, il ne tarda pas à comprendre l'étrangeté de nos relations. Nous ne participions pas plus à la vie de la famille que pendant les vingt-cinq années précédentes. Nous n'étions pas tenus au courant de l'attente du bébé. Je ne lui avais jamais rien caché. Je lui ai révélé mon chantage. Il en fut profondément blessé et nous avons eu la plus énorme dispute de notre vie commune. J'en étais anéanti. Notre couple sembla ne plus tenir qu'à un fil pendant quelques semaines. Jusqu'à Noël. Je l'invitai au restaurant et le demandai en mariage. La loi était passée aux Pays-Bas, en projet en Belgique. Cela ne tarderait plus. Les larmes aux yeux, il accepta. Il me fit promettre de ne plus jamais évoquer cette histoire de parrain. Je n'en soufflai plus mot. Pourtant, il a agi comme tel tout le reste de sa vie."
Il décrit son mariage, l'émotion, la satisfaction de voir leur amour reconnu, leur voyage de quinze jours sur les canaux que chérissait tant Jérôme. Après de nombreux rappels de son enfance, des sorties, des vacances vécues avec eux, son grand-père aborde les derniers chapitres de leur vie. La mort soudaine de Jérôme victime d'une crise cardiaque. Son chagrin, son désarroi devant l'absence. Il parle peu de sa propre maladie qu'il traite d'ennemie sournoise et silencieuse. Il énumère les dispositions prises pour la Belle Jeanne qui lui appartient à lui, Thibault, comme ils le souhaitaient tous les deux. La loi belge interdit de déshériter son fils. Toutefois, il y a toujours des solutions. Par testament fait chez le notaire, il a légué son appartement à Thibault tout en en accordant l'usufruit à son unique progéniture comme l'exige la législation. Son père ne peut donc le vendre et à sa mort le bien lui reviendra.
"Si tu es devant cette missive, c'est que tu as dix-huit ans, peut-être moins si tu as des ennuis. Ne pleure pas, mon ange. J'ai été heureux. Depuis la perte de mon compagnon, je n'ai fait que survivre. Il me manque tant. Sache que tu as été notre joie. Je suis triste de te laisser, mais Jérôme m'attend. Vis ta vie sans t'occuper de l'opinion des autres. Emmerde les culs serrés. Aime qui tu veux aimer sans demi mesure. Crois-moi, c'est là qu'est le bonheur.
Ton grand-père. "

Thibault agrippe la main de Raphaël comme il se raccrocherait à une bouée. Pourtant, ce n'est pas un naufrage. Ils ont été heureux.
— Mon cœur ? Ça va ?
Il sourit intérieurement de l'inquiétude qu'il perçoit dans sa voix.
— Je vais bien. Chéri.
Il pose les feuillets sur la table et repousse l'enveloppe. Une résistance l'intrigue. Elle n'est pas vide. Dans une petite pochette de tulle, deux larges anneaux d'or blanc, tout simples. Deux prénoms gravés, une date. Leurs alliances. Et ce qu'il redoutait arrive, il s'effondre et sanglote entre les bras de Raphaël.
— Mon amour, murmure celui-ci en l'entourant de ses bras.
Longtemps il le berce, le console. C'est contre lui qu'enfin il fait son deuil.
— Ils ont été comblés l'un par l'autre, poursuit Raphaël bien plus tard alors qu'il s'apaise. Leur histoire est finie, la nôtre commence. Plut au ciel qu'elle soit aussi belle et longue.


FIN


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