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Le Calendrier de l'Avent 2017 c'est par ici !!

22 Décembre

Ce cadeau vous est offert par Jeremy Henri.


Gaël – Nouvelle exclusive de Noël




Note introductive de l’auteur : Dans un coin de ma tête, il y a Beaucourt. Cette ville n’existe pas, cependant elle m’a bien servi en 2017. Je saisis donc l’occasion de cette nouvelle pour y rassembler certains des personnages appartenant à cet univers.
Cette histoire est la suite de Jonathan, si vous ne l’avez pas lue, je vous invite à commencer par là (https://lejardinyaoideloulou.blogspot.fr/p/jonathan.html). Ensuite, pour ceux qui me lisent un peu, vous retrouverez ici avec joie des personnages appartenant au recueil À la croisée des chemins, Le serpent à deux têtes, et Pour lui. Ben ouais, tant qu’à faire, autant y aller franchement. Cela me permet de conclure joliment cette année.
Fini les blablas, bonne lecture et bonnes fêtes de fin d’année !

Ma marraine, la Bonne Fée, a béni mon berceau à ma naissance. Entendez par là que je n’ai jamais eu à me plaindre que nous ne soyons pas tous égaux devant la Nature. Attention, je ne suis ni arrogant ni prétentieux, et encore moins un mythomane ou un affabulateur.
Je suis plus grand que la moyenne, avec mon mètre quatre-vingt-cinq. Je pèse quatre-vingt-cinq kilos, je suis musclé, je m’entretiens avec soin depuis mon adolescence. J’ai eu trente-cinq ans, cette année, et conserver mon physique d’Apollon exige donc de ma part un peu plus de sueur qu’avant.
Au cas où vous douteriez encore, je complète mon portrait, j’ai de beaux cheveux noirs crantés et des yeux bleus auxquels il est impossible de résister. Je suis né comme ça. Amen ! Très tôt, j’ai compris que ma beauté me faciliterait la vie. C’est en effet le cas. Il ne faut pas être hypocrite, comme certains.
De plus, je suis issu d’un milieu social aisé. Ma famille paternelle est bien connue dans l’univers des casinos et des courses hippiques. Et du côté de ma mère, il s’agit de chaînes d’hôtels et de palaces à travers le monde. Donc non seulement les chiffres n’ont aucun secret pour moi, mais l’argent non plus.
Je n’ai jamais manqué de rien, j’ai reçu une bonne éducation, réussi mon cursus d’études supérieures dans le Management et l’Hôtellerie, sans aucune difficulté. Car il s’avère aussi que je suis intelligent. Et ouais… Aujourd’hui, je suis le directeur général d’un palace, celui de Beaucourt.
Dans ma vie, je n’ai qu’un seul bémol, et pas des moindres. Il s’agit de Mickaël, mon jumeau fusionnel qui m’a pourri toutes mes histoires de cœur et de cul, depuis que nous sommes en âge d’en avoir. Entre les fois où mes mecs se faisaient duper par le faux moi, et ceux qui le savaient et me trompaient en connaissance de cause, j’ai accumulé un nombre incroyable de casseroles et autres boulets dans mon sillage, au fil des années. Le pire… C’est que Mickaël n’est même pas gay. Non, non… Il est d’ailleurs marié à son amour de lycée, Justine, depuis deux étés.
Ce qui n’a retenu de le tuer, ce n’est ni Justine ni une improbable accalmie de la part de mon jumeau, mais tout simplement le jour où j’ai fini par lâchement le fuir et partir m’installer de l’autre côté du globe, pour avoir enfin la paix. Il venait encore de ruiner une histoire qui me tenait à cœur avec David, mon premier petit ami sérieux. Je ne rentrerai pas dans les détails ici, c’est tellement consternant…
Ne vous méprenez pas, Mickaël est quelqu’un de bien. Il sera d’ailleurs papa dans quelques semaines. Il n’est pas beaucoup plus mûr qu’avant mon départ à l’étranger, cependant j’ai désormais à mes côtés le seul homme qu’il n’osera jamais toucher, et avec lequel je file le parfait amour depuis un incroyable coup de foudre, le jour de l’enterrement de vie de garçon de mon jumeau. Quelle ironie, non ?
Il s’appelle Jonathan Petit, il a trois ans de moins que moi et en plus d’avoir fait de ma personne le type le plus veinard de cette galaxie, il m’a totalement fait oublier mes mésaventures passées. Il a pansé mes plaies profondes et ensoleillé chaque journée ensemble.
Ne lui dites pas, mais j’ai déjà acheté nos futures alliances. Je conserve précieusement son écrin dans le tiroir central de mon bureau. Je ne l’ai pas ramené à la maison, car Nath serait tombé dessus. Il est malin, mon homme ! Et je ne veux pas gâcher la surprise. J’attends juste que sa famille vienne durant les prochaines grandes vacances, pour d’abord demander sa main à son père. Nous sommes au début de l’été, ce n’est donc plus qu’une histoire de semaines.
Gérard a accepté notre couple, toutefois il est Vieille France et j’accomplirai les choses dans les règles. Jonathan est son fils préféré, et je dois montrer patte blanche, avec lui. Son épouse Marlène est une tout autre affaire… Elle ne comprend rien aux gays et nous avons tous renoncé à l’éclairer. Elle pense à tort que les couples gays sont différents des couples hétéros. C’est une peine perdue, et nos familles ont abandonné l’espoir de guérir son cas. Elle a tout de même accepté notre couple. Le fait que son fils cadet soit heureux lui suffit. Moi aussi !
Nath a de nombreuses qualités. La toute première est d’avoir été l’unique de mes mecs à maintenir Mickaël à distance. Il faut dire qu’il se connaissaient avant que j’entre en scène. Ils sont collègues de travail.
L’autre qualité que j’aime chez lui : il n’a pas conscience d’être un homme merveilleux. Le principal étant que je le sache, et le reste du monde peut bien l’ignorer, cela me convient, ainsi Nath restera à moi pour toujours. Il est le seul à me rendre possessif et jaloux. Je peux me transformer en furie, si quelqu’un le regarde de trop près.
Bref, je file le parfait amour, avec le type idéal pour moi, et nous vivons une existence agréable, sans nuage.
Ce coup-ci, vous me détestez, pas vrai ? Désolé, ce n’était pas mon intention, promis. Mais je ne peux nier mon bonheur. Et j’espère que Nath est au moins aussi heureux. Car il deviendra assurément mon époux, l’an prochain. Oui, je me répète, mais ces mots sonnent si doux à mes oreilles. Je ne m’en lasse pas. Jonathan Petit Vinet… Être un peu fleur bleue ne cause de mal à personne, n’est-ce pas ?
Mettons un terme à ce petit portrait et revenons au temps présent. Nous sommes samedi soir, je suis enfin en week-end. Demain, je nous ai prévu une journée d’initiation au paintball. Nath n’est pas un accro des sports extrêmes ou violents, mais il s’entretient sûrement autant que moi. Je lui ai soumis l’idée, suite à l’invitation d’une connaissance de mon père. Nath a tout de suite été emballé. J’ai donc accepté avec plaisir. Voir mon chéri dans un tel contexte sera totalement inédit, et j’espère que nous nous amuserons.
D’ici là, je sors de la salle de bain et rejoins notre lit conjugal. Il est tard, vingt-trois heures passées. J’ai hélas été retenu par un des importants clients du palace. VIP. J’ai bien sûr prévenu Nath de mon retour tardif.
Je me glisse sous le drap, tel un renard, et je me colle dans son dos. Il sursaute à son éveil, et soupire de contentement en me reconnaissant. Je l’embrasse sous l’oreille gauche, et il se tourne suffisamment pour m’offrir ses lèvres, auxquelles je goûte avec délice.
— As-tu passé une bonne journée ?
— Hmm hmm, accompagne-t-il de hochements de tête.
— Tu m’as manqué, me plains-je éhontément.
Il ricane et émerge de son sommeil.
— Toi aussi.
Je me colle davantage dans son dos, mon bassin plaqué contre sa croupe. Après quelques frottements tentateurs, il grogne légèrement.
— Bébé, s’te plaît…
Bon, c’est officiel, je me prends un râteau là…
— Oui ? insistai-je, d’un ton plus amusé.
— Demain.
— Oui ?
— Nous avons besoin de rester à bloc, pour demain. Donc, pas de crac-crac.
Il est vraiment trop mignon, j’en mangerais à tous les repas !
— Demain soir, si tu veux, propose-t-il.
— Crois-tu que nous aurons encore l’énergie ?
— J’ai pas envie d’avoir mal au cul, demain.
Je l’enlace plus fort. Il me refuse le devoir conjugal, et je l’aime encore plus. Un peu plus bas, le petit moi n’est hélas pas du même avis et réclame sa pitance. Je soupire doucement de frustration, sauf que mon compagnon s’en rend compte. Il rigole, puis se tourne vers moi. Il doit avoir pitié. Pas grave… Je prends !
— Tu es…
— Irrésistible ? tenté-je avec malice.
Il grogne. À l’évidence, ce n’est pas le bon qualificatif. Dommage.
— Descends un peu vers le bout du lit, ordonne-t-il avec badinerie.
Ouh là ! Je devine tout de suite son intention. Je m’en réjouis. Je me hâte de glisser mes épaules à hauteur de son bassin. Nous rejetons sans ménagement le fin drap qui nous recouvre. Il roule dans l’autre sens, puis m’enjambe. Nos pénis finissent à quelques centimètres de nos bouches.
— Je peux me mettre au-dessus, si tu préfères ? proposé-je.
— Non, ça va.
Sur ces mots, trêve de bavardages inutiles, il plonge sur mon membre semi-érigé qu’il engouffre d’un seul tenant. Je me tords le cou pour le voir à la manœuvre. Il remonte la tête et salive abondamment, afin de lubrifier mon sexe ravi de se gorger complètement de sang.
Je laisse ma tête retomber en arrière, le souffle coupé par la satisfaction. Et dire que mon Nath n’avait été qu’hétéro avant moi… Il aime le sexe, et il est plutôt doué. Mon cul n’a jamais été aussi bien aimé qu’avec lui. Quant au sien, c’est un pur délice. Délice auquel nous nous n’aurons pas droit, cette nuit.
Je le fixe un long moment. Je pourrais aisément m’en contenter jusqu’à l’orgasme, mais je risque de décevoir mon chéri, alors je me mets également à la tâche. J’empoigne son pénis, et lui arrache un gémissement étouffé. Normal, vu qu’il a la bouche pleine. Je souris, puis passe ma langue sur son gland sensible. Il tortille des fesses, tandis que je m’active à le faire durcir sur toute sa longueur, avec ma main. Déjà émoustillé par sa fellation, il n’est pas difficile à convaincre.
Les minutes suivantes ne sont que coups de langue, succions et frottements. Nath est un excellent compagnon de jeu. Il est autant intéressé par mon plaisir que le sien. Que rêver de mieux ?
Lorsque je le sens insistant dans le fond de sa gorge, je comprends qu’il n’est plus très loin de la délivrance, et souhaite provoquer la mienne, pour que nous explosions en même temps. J’empoigne son service trois-pièces, comme pour pomper sa semence dans ses bourses. Il se tend au-dessus de moi et je jouis, étouffant sa plainte étonnée.
Il remonte deux ou trois fois sur mon membre, puis éjacule à son tour dans ma bouche. Je garde son gland entre mes lèvres, tandis que ma main le branle jusqu’à la dernière goutte. Je serre la base de son sexe, entre le pénis et les couilles. Il lâche un ronronnement guttural qui m’amuse. J’ai volontairement laissé son point sensible de côté, durant ma fellation.
Nos pénis au repos, je l’attire vers moi, afin qu’il revienne dans le bon sens. J’attrape la bouteille d’eau sur mon chevet et la lui propose. Ces moments post-coïtaux sont vraiment les meilleurs. Nous avons chauds, mais sommes repus et calmes. Nous dormirons à coup sûr du sommeil du juste.
Une fois que nous avons bu, je l’attire dans mon étreinte et l’examine longuement. Il sombre vite dans le sommeil, devant mes yeux qui enregistrent tout ce qui le concerne.
Je l’aime tellement. Bien sûr, j’espère que nous vieillirons ensemble. Seulement, je sais que bonheur ne rime pas avec toujours. Les aléas de la vie peuvent séparer les gens qui s’aiment. Je ne suis pas défaitiste, seulement réaliste. La Vie est fragile, et nous ne représentons pas grand-chose à l’échelle de l’Univers. Donc, ce que nous partageons n’en est que plus précieux encore. Notre bonheur n’a pas de prix.
Son visage rassasié et endormi. Ses traits détendus. Le coin de ses lèvres remontées comme dans un début de sourire. Ses longs cils qui vibrent à chaque respiration. Son souffle régulier qui berce mes nuits depuis deux ans. Son corps chaud et ferme que je connais par cœur.
Je tombe de fatigue, pensant à notre projet d’enfant. Financièrement, il serait viable. Mais cela impliquerait un congé à l’étranger de plusieurs mois. Et Nath n’est pas d’accord. Dans l’absolu, notre existence actuelle nous convient parfaitement. Personnellement, je ne ressens pas d’urgence. Et si un jour, Nath formule l’intention de concrétiser l’agrandissement de notre famille, et si j’en ai toujours envie, nous lancerons le processus. En attendant, nous sommes heureux. Et c’est le principal.
Je m’endors, accroché comme une moule à son rocher.

***

Le lendemain, à neuf heures trente, nous montons le chemin forestier derrière le véhicule de notre parrain de paintball. Xavier est un vieil ami de mon père. Il me tanne depuis un moment afin de rejoindre son club.
À la crise de la quarantaine, il avait deux choix : tout quitter pour refaire sa vie, ou sauver les meubles et trouver un dérivatif. Une connaissance l’a alors invité dans ce club. Quinze ans plus tard, il y est toujours membre. Et son épouse remercie le ciel qu’il ait trouvé le moyen de se canaliser, et de conserver une bonne santé.
Xavier s’éclate avec cette activité physique et sportive. Aujourd’hui, il est chef d’équipe. Et il le fait plutôt bien, d’après ses dires. Nath et moi allons vérifier ça. Suivant ses indications, nous portons des tenues de sport qui ne craignent rien, et nous avons pris du change, pour après. Xavier nous a assuré qu’il se chargeait du reste, y compris le repas, car nous sommes partis pour la journée.
Nous nous garons dans l’alignement des autres véhicules. La région se compose d’anciennes carrières et mines à ciel ouvert. Sans surprise, nous nous trouvons devant ce type de terrain, depuis le haut du parking qui surplombe ce que Xavier appelle leur terrain de jeux.
Nath est bouche bée.
— Je ne m’attendais pas à ça… blêmit-il devant le vaste territoire que cela représente.
— C’est plus… un camp d’entraînement militaire, ironise Xavier qui nous a rejoints. Mais tout a été mis en œuvre pour notre sécurité, d’accord ?
Nous acquiesçons, un brin inquiets.
— Je ne vais pas vous lâcher dans la Nature. Vous serez entre de bonnes mains, même si ce ne seront pas les miennes, conclut-il avec un air de comploteur.
— C’est-à-dire ?
— Venez. Je vous présente à tout le monde et vous vous appareillerez après. Le temps pour moi de coordonner nos actions avec Tiphaine, la chef de l’équipe rouge.
Nous nous dirigeons vers le groupe de personnes présentes pour la cession du jour. Nous serons vingt-cinq, au total. Il manque encore quelques participants. Avec Nath, nous saluons tout le monde, talonnant notre parrain. Apparemment, deux autres personnes font leur première, tout comme nous. Et un autre participant supplémentaire est venu, se trompant de semaine. Cela ne dérange pas le groupe qui s’habille déjà, chacun près de leurs véhicules.
— Gaël, Jonathan, venez. Je vous présente le duo de choc de l’équipe jaune, qui se chargera de vous, aujourd’hui.
Nous allons vers un couple d’hommes. L’un, dans les vingt-cinq – trente ans, avec un léger surpoids, mais un charisme certain. Ses cheveux bouclés sont hirsutes, et on dirait une boule de nerfs, tant il ne tient pas en place. Son partenaire, un immense blond de plus d’un mètre quatre-vingt-dix, dans les trente-cinq – quarante ans, tout en finesse et muscles. Est-ce que je peux le détester ?! Heureusement que je ne doute pas de ma virilité, sinon ce type me mettrait mal à l’aise.
Je tourne aussitôt le regard vers Nath, soucieux de son impression. J’enrage ! Il le bouffe littéralement des yeux !
— Oh, mazette… gémit-il.
— Hey ! fulminé-je, mes narines exultant de la fumée, tel un taureau contrarié.
— Pardon, bébé, susurre-t-il, le fard aux joues, bien qu’amusé par ma réaction.
Et nous devrons rester entre les mains de ce spécimen mâle ?! Sérieux ?!
— Alban ! Vince ! attire leur attention Xavier.
— Chef, accueille ironiquement Vince avec le salut militaire.
— Bonjour, les gars.
Tout le monde se serre la main.
— Je vous présente un couple d’amis, nous introduit Xavier.
Je pâlis aussitôt, pas du tout accoutumé à ce qu’on balance ainsi mon homosexualité à des inconnus. — Oh ! exulte Vince. Super ! Nous aussi !
Le prénommé Vince saute sur le dos de son compagnon et l’embrasse bruyamment sur la joue. Bon, OK, respire Jay ! Non seulement, Alban – si je déduis bien – plaît à mon Nath, mais en plus il est gay, lui aussi ! Bordel de merde ! Filez-moi un flingue, je sens que je fais faire un malheur !
Je sursaute, lorsque Nath serre doucement ma main dans la sienne. Il connaît mon irrationnelle possessivité et me sourit en coin, habitué à ma minable prévisibilité.
Il me balance un je t’aime, en remuant simplement les lèvres.
— Moi aussi, susurré-je, penaud de mon attitude lamentable.
— Voici Gaël et Jonathan. Je vous les confie. Ils sont en bonne condition physique, mais ménagez-les quand même. J’aurais des problèmes avec un de mes plus vieux amis, si je lui abîme son fils. Je dois parler à Tiphaine. Gaël, Jonathan, habillez-vous, désigne-t-il son coffre ouvert sur la place voisine.
Il me balance une tape sur l’épaule et nous abandonne là.
— Bon, ben voilà, s’amuse Jonathan. Les gars, enchanté. Nous comptons sur vous !
Son grand sourire semble plaire à l’autre couple, qui se détend aussitôt.
— Commençons par l’habillement, se lance Alban.
Putain ! Même sa voix est super virile !
— Connaissant Xavier, il a dû en prévoir plus que nécessaire. Quel sport pratiquez-vous ?
— Course à pied pour nous deux, et salle de muscu pour Gaël, répond Jonathan avec entrain.
— Avez-vous déjà fait du paintball ?
— Oui, mais en salles.
— Hum… OK.
Alban se détourne vers son amant.
— Vince, qu’est-ce que tu fiches ? grogne-t-il, les poings sur les hanches.
— Bah… Je m’habille, dit-il platement.
— Je ne t’ai pas strappé ton épaule ! s’agace-t-il.
— Mais je vais bien, trépigne-t-il comme un gamin. Le doc m’a confirmé qu’elle était remise !
— Je m’en fous complètement ! En plus, ce n’est pas ta première luxation… Retire ta combi et enlève ton T-shirt !
Vince le regarde avec moquerie, cependant il se retient de dire le fond de sa pensée, visiblement retenu par notre présence. Alban le fusille longuement du regard, et l’autre cède.
— Vince s’est encore démis l’épaule, il y a quelques mois. Donc on reste vigilant, surtout avec les activités sportives que nous effectuerons aujourd’hui.
— La faute à qui… ? grommelle Vince entre ses dents, d’un air mauvais.
Nous préférons ignorer cette remarque.
— C’est risqué ? m’inquiétai-je soudain d’éventuelles blessures que nous pourrions subir aujourd’hui.
— Quoi ? Non, non, étire Vince. Ça m’est arrivé en...
Il s’interrompt, comme s’il allait dire quelque chose qu’il n’aurait pas dû.
— Au boulot, rectifie-t-il. Rien à voir.
Alban grogne. À l’évidence, son compagnon a bien failli gaffer. Par prudence ou instinct de survie – allez savoir… – j’entraîne Nath vers la voiture de Xavier. Nous jetons un œil à l’intérieur, tandis que l’autre couple se chamaille gentiment. La scène est risible, j’avoue. Quel drôle de duo ! Vince est déshabillé de force par son immense mec. Un vrai numéro comique. On dit souvent que les opposés s’attirent. Ils en sont la parfaite illustration.
— Pardon… osé-je les interrompre. Les genouillères et les coudières sont-elles obligatoires ?
Nath observe les autres participants, à la recherche d’un début de réponse.
— Si vous avez eu des fractures par le passé, oui. Sinon, non. Juste le casque.
— OK. Merci.
Nath me tend une combinaison couleur camouflage. À côté, Alban strappe fermement l’épaule de Vince. Ils sont mignons, tous les deux, à se fixer amoureusement.
— Êtes-vous mariés ? lance soudain ma moitié, de but en blanc.
— Quoi ? Hum… Non, répond Vince.
Il vient caresser la joue d’Alban, de l’autre main libre.
— Un jour, peut-être. Pas vrai, chéri ?
Alban acquiesce, le rose aux joues.
— Nos situations familiales sont compliquées, explique ce dernier. Mais dès que c’est réglé, oui, je ferai de lui un honnête homme.
— Pardon, les gars, prévient Vince, juste avant d’attirer les lèvres d’Alban sur les siennes.
Nath me file un coup de coude, attendri par eux.
— Et vous ? s’enquiert Alban.
— Ça arrivera ! lâche vite Jonathan.
Il me prend totalement au dépourvu et j’en reste coi. Il reporte ensuite son attention sur moi, et remarque mon trouble.
— Quoi ? Ce n’est pas comme si on avait le moindre doute sur le fait que nous allons passer le reste de notre vie ensemble, non ?
— Non, assuré-je tout de suite avec émotion.
Vince renfile son T-shirt et nous attendons les instructions d’Alban.
— Gourde, barres énergétiques, nous indique-t-il.
Je ramasse des munitions dans un gros sac.
— Non, m’interrompt-il. C’est Xavier qui les distribue, en tant que chef d’équipe, c’est sa responsabilité.
Je les repose docilement. Nous fixons une gourde à notre ceinture, et fourrons une poche de barres énergétiques. Je lève les yeux au ciel, la journée s’annonce chaude et très ensoleillée. Et je me demande dans quel état nous rentrerons ce soir, un brin préoccupé, je l’avoue.
— Un déjeuner est-il prévu ?
— Aucune idée. En temps normal, ce serait après le match, mais puisque nous avons quatre nouveaux cette séance, il se peut que ce soit différent.
Quelques minutes plus tard, Alban nous rejoint. Il a un pistolet à long canon accroché à la ceinture et un long fusil de snipper sur l’épaule.
— Quelle arme voulez-vous ?
Il jette un œil dans le coffre et désigne plusieurs coffrets que Vince ouvre et nous présente.
J’échange un regard avec Nath. Nous ne savons que choisir. Il réfléchit puis opte pour un fusil court ressemblant à une mitraillette. Je prends un pistolet. Les deux sont maniables et légers, l’idéal si nous devons les traîner toute la journée.
— J’ai le kit de secours sur moi, OK ? annonce Alban.
— Entendu, dit Nath.
À l’écart, Vince s’échauffe déjà. Je sors mon portable de ma poche.
— Que faisons-nous de nos affaires ?
— Le portail est fermé après l’arrivée du dernier participant. Et Xavier les récupérera et les gardera avec lui, jusqu’à ce soir. En cas de souci, j’ai un sifflet sur moi.
— OK, acquiescé-je, rassuré.
— Votre attention, s’il vous plaît ! crie Tiphaine.
Nous nous regroupons autour des deux chefs d’équipe. Les jaunes d’un côté, et les rouges de l’autre.
— Il sera bientôt dix heures, donc ne traînons pas ! Ce matin, nous avons entraînement libre. Quatre novices nous accompagnent et ils seront testés par leurs responsables. Exceptionnellement, nous déjeunerons avant le match. Nous nous retrouvons ici, au plus tard à midi trente ! Et vu que nous sommes un nombre impair, en fonction des cotes des membres, Vickie rejoindra l’équipe rouge. Euh… J’ai rien compris. Je regarde Nath, aussi perdu que moi, pour le coup. Les groupes se séparent, et Xavier revient vers nous.
— Alban, assurez-vous de passer avec eux par le stand de tir.
— Pas de souci, répond-il, concentré. Autre chose ?
— Non, je ne pense pas. Passez par tous les terrains, tu me feras un rapport ce midi. Et expliquez-leur le déroulement d’un match.
— Ça marche.
Dans le calme et la discipline, les participants demandent des munitions aux chefs, puis commencent à se disperser dans tous les sens. Alban fourre un maximum de munitions dans sa poche dorsale, puis nous nous écartons.
Le duo s’échauffe et s’étire calmement, et Nath et moi en effectuons autant, imitant leurs gestes. Ce moment de détente est plutôt sympa. Grâce à la bonne humeur de Vince, qui fait le zouave plus qu’autre chose. Je pressens que nous allons bien nous marrer avec eux.
Dix minutes plus tard, nous sommes sur le départ et approchons le bord du parcours.
— C’est quoi cette histoire de cotes ? demande Nath à Vince.
— Selon notre niveau et nos performances, nous sommes évalués, une fois par trimestre. Par exemple, Alban maintient un score entre quatre-vingt-cinq et quatre-vingt-dix sur cent, depuis le début de son adhésion au club.
— Et toi ? lancé-je sans me douter de la grimace qu’il afficherait aussitôt.
— J’ai pris pas mal de poids, il y a deux ans. Et même si je suis revenu au poids que je voulais, mon score demeure en dents de scie.
— Il est très bien ton poids, chéri, taquine Alban avant de lui voler un baiser.
Si je ne me trompe pas, le léger embonpoint de Vince est le désir de son conjoint.
— Donc, nous avons tous une cote. Et pour équilibrer les équipes, les chefs font en sorte d’avoir un total de cotes avoisinant, dans chaque camp. Sinon, comme aujourd’hui, Vickie changera d’équipe.
— Ah… D’accord, concédé-je.
En effet, c’est plus logique. S’il y a trop d’écart entre les deux équipes, il n’y a plus de challenge. Je réalise soudain que ce club n’a rien à voir avec les centres de paintball que j’ai connus par le passé. Rien que le cadre, déjà. De la verdure, pas de béton.
— On y va ? demande Vince.
Nath acquiesce avec entrain. Sa motivation me rassure. Car depuis notre arrivée, je me demandais dans quel guêpier je nous avais fourrés.
— Le parcours commence ici. Soit, c’est descente en rappel, désigne Vince des cordes et poulies. Soit, c’est la pente.
— La pente ? m’inquiétai-je.
D’un seul homme, Nath et moi regardons dans la direction indiquée. Ce qu’il appelle la pente, est en fait un dénivelé si raide que je doute qu’on puisse l’emprunter autrement qu’avec des skis ou une luge. Personnellement, je préfère encore le rappel !
— Rappel, pour moi, levé-je la main.
— Moi aussi. Heureusement que j’en ai déjà fait, glisse Nath à mon intention.
— OK ! tape dans ses grosses paluches Alban. Je vais vous équiper. Qui passe en premier ?
Je lève la main. Alban m’utilise donc pour la rapide démonstration de sécurité.
— Vous ferez attention, car cet après-midi, nous n’aurons pas de temps à perdre. Les équipiers partent d’ici toutes les cinq minutes et il n’y aura pas de rallonge pour les débutants.
Nous acquiesçons, motivés. Alban nous récite la leçon, tandis que Vince se prend pour un ninja, à côté. Ce mec est une vraie pile ! Un vrai gamin. Mon chéri et moi nous retenons de rire. Plus blasé que nous, Alban l’ignore totalement, alors que Nath et moi esquissons un sourire contenu devant ses pitreries.
Une fois harnaché, je m’approche des poulies. Alban rappelle à Nath la bonne posture, jambes fléchies sur la paroi, pour amortir et prévenir les chocs éventuels. Sur la corde voisine, Vince attend que je démarre. Il me balance un coup de menton.
— À toi, l’honneur !
Je lui souris et saute. En presque cinq bonds, j’atteins le sol, quinze mètres plus bas. En un clignement de paupières, mon camarade m’a rejoint.
— On retire tout et on le renvoie aux suivants qui attendent. Un coup de main ?
— Non, ça va aller, ponctué-je d’un sourire qu’il me retourne.
Nous nous dépêchons et les deux autres, restés en hauteur, les récupèrent vite. Alban, consciencieux, équipe Nath sans se rendre compte de son émoi. Mon Nath… tu auras droit à une fessée, ce soir. Tu peux y compter !
Ils se mettent en place et se lancent à leur tour. Je ne quitte pas mon compagnon des yeux, soucieux malgré moi. Après un premier saut hésitant, Nath lâche la bride et atterrit avec brio au pied de la paroi. Rassuré, Alban passe le dernier. Il est si rapide que j’ai à peine eu le temps de le voir rebondir d’un appui sur les roches. On ne concourt vraiment pas dans la même catégorie.
— Cet après-midi, carre des épaules Vince, je passe par la pente.
Je l’observe en coin, pourquoi ne suis-je pas surpris ?
Je me hâte d’aider Nath à ôter le harnais, puis nous nous éloignons au pas de course vers l’est, nous nous engouffrons dans la forêt à vingt mètres de notre premier obstacle. Alban se tient en tête, et Vince en queue. Je laisse Nath devant moi, de crainte de le ralentir. Sa course est meilleure que la mienne, de toute façon. Dans un silence seulement coupé par nos respirations, nos pas lourds et le cliquetis de nos armes en bandoulière, nous parcourons au moins deux kilomètres sous les arbres. La pente douce s’accentue à la sortie du bois, et nous débouchons sur une clairière où le stand de tir est installé, avec ces cibles et infrastructures en bois.
Nous ne nous arrêtons pas. Alban nous accorde une œillade, puis il accélère le rythme. Peut-être nous testait-il sur cette première portion. Le chemin caillouteux que nous suivons requiert mon attention, à cause des gamelles possibles que je pourrais faire. Ce n’est pas le moment de me foutre la honte. Nath se moque assez souvent de moi, quand nous joggons et que je reste le nez en l’air, à buller.
Enfin chaud, la pente m’achève. Je ne souffle pas comme un bœuf, parce que je ne veux pas leur faire croire que je suis moins bon qu’eux. Nous contournons le bois et grimpons encore au moins deux kilomètres.
Arrivés sur un plateau où se croisent des sentiers, Alban lève le poing et nous marquons une pause. Je regarde Nath, il n’est pas aussi usé que moi, mais il sue à grosses gouttes.
Je regarde Alban, toujours aussi froid qu’un glaçon. À l’inverse de Vince qui dérouille autant que moi. Ce qui me rassure. Il me tape sur l’épaule.
— Bien, bien, les gars.
Il reporte son attention sur Alban.
— La prochaine fois, ceinture la veille ! peste-t-il.
J’éclate de rire, sans pouvoir me retenir. Alban roule des yeux et Nath finit par nous rejoindre. — Nous, nous nous sommes retenus, dit fièrement mon compagnon.
— Impossible… grogne simplement Alban, balayant nos affirmations de la main. Bon !
Nous nous tournons vers lui, calmés et nos souffles apaisés.
— Nous courons en petites foulées, vers le nord. Cette piste vers l’est, indique-t-il, mène au pont. Nous l’utiliserons au retour. Mais là, nous allons vers les tyroliennes, ça vous permettra d’avoir un meilleur aperçu du terrain de jeu. Cette zone est celle de l’équipe jaune. Je vous montrerai aussi au retour nos positions, lors du match. Nous serons au premier poste de défense, désigne-t-il le chemin vers l’ouest.
— À la défense, OK, acquiescé-je.
— Quand les attaquants adverses auront franchi notre position, nous foncerons à l’assaut du camp adverse.
— On peut faire ça ? hallucine Nath.
— Oui, ce sont les ordres de Xavier. Nous devrons venir en renfort de nos propres attaquants, et essayer de les prendre de vitesse.
— Donc, on va pas mal courir ?
— Exact, confirme Alban. D’habitude, nous sommes au dernier poste de défense, que je vous montrerai tout à l’heure. Le reste de l’équipe pourra se passer de nous.
Je ne comprends pas tout de sa logique, toutefois je renonce à y réfléchir. Nath me lance un air impressionné. Il paraît s’amuser, c’est le principal.
— Allons-y, annonce Alban.
Nous repartons à une allure plus lente, bien que soutenue. Nous continuons à grimper. Sur la droite, le bruit du fleuve nous parvient. Après cinq-cents mètres dans la forêt, nous nous arrêtons au pied d’un arbre, où la présence de cordes m’invite à lever le nez. Une tyrolienne nous attend, sur une petite plateforme.
— Ça ne craint rien, rassurez-moi ? grimacé-je.
— Non. Et puis, tout le matériel a subi son inspection annuelle, le mois dernier. Donc, tout va bien. — Qui passe en premier ? Je peux ? s’excite Vince.
Nath et moi haussons les épaules.
— Ouais, vas-y, ricane Alban. Tu nous réceptionneras à l’arrivée.
— OK !
Vince se jette à moitié sur l’échelle de cordes et grimpe comme un singe. En deux minutes, il nous fait signe de le rejoindre depuis son perchoir. Nath s’y colle à son tour et je le talonne. C’est crevant, mais nous nous amusons comme des gamins. Des souvenirs de mon enfance reviennent à la surface.
Alban supervise l’enfilage du harnais pour Vince et Nath. Son compagnon s’accroche à la première poignée, puis il nous sourit avec malice et se jette dans le vide en hurlant de toutes ses forces. Nous rigolons à nouveau. Même Alban est résigné par l’énergie de son amant.
— Nan, mais quel môme… se pince-t-il l’arête du nez.
— Est-il toujours aussi… ? cherché-je encore le bon qualificatif.
— Oui, confirme-t-il avec affection.
Son expression s’adoucit et je me fige. Ses traits détendus exposent un visage plutôt beau. Et je ne peux m’empêcher de comparer nos circonstances. Impossible de nier que je suis plus beau avec Nath à mes côtés, et j’imagine aisément que je dois me montrer tel que je suis vraiment en sa compagnie. Normal, il s’agit de l’homme que j’aime.
Nous entendons sans doute possible les cris de gamin de Vince, vers l’est.
— Tu peux y aller, invite Alban.
Nath prend une profonde inspiration puis saute.
— Oh, putain ! l’entend-on s’étonner.
Il est mort de rire.
— Youhou !
Je l’observe faire l’idiot, suspendu dans le vide. Je souris à mon tour. Nous partageons un air entendu, avec Alban. Nous attendons quelques minutes, le retour du matériel. Je n’avais même pas remarqué le second câble. Telle une missive, ils reviennent au point de départ. Je laisse Alban tout réinstaller et enfile le harnais qu’il me tend.
— Je ferme la course, affirme-t-il, tirant de toutes ses forces sur les poignées pour les tester.
J’opine. Je n’ai pas peur. Voir les deux autres s’éclater comme des fous m’a rassuré. Il me fixe aux crochets. Il vérifie mes sangles, et nous sommes indifférents à cette proximité inhabituelle. D’abord intimidant, Alban se révèle en fait très apaisant. Nous fonçons vers l’inconnu, mais avec un sentiment de sécurité, grâce à lui.
— Merci, dis-je profondément reconnaissant d’agir de son mieux pour que nous passions une super journée.
— De rien, se fend-il d’un léger sourire qui me surprend. Tu peux y aller.
— OK !
Je recule d’un pas, puis me jette, serrant fermement ma poignée. Je regarde derrière moi, Alban achève de se préparer. Je m’engouffre dans les arbres et prends de la vitesse facilement. C’est grisant. Je profite du vent et du paysage.
Au bout d’un moment, je sors brusquement de la forêt et serre d’instinct les fesses, je me trouve dans le vide, au-dessus du fleuve, seulement maintenu par le câble.
— Putain ! éructé-je.
Cela ne dure qu’une seconde, je pénètre dans la forêt, sur l’autre rive. La gravité me fait accélérer et je freine un peu, le temps que ma vision s’accoutume au retour de la forêt. Je relâche le frein, les mains sur la poignée et les pieds tendus droit devant moi. C’est vraiment génial ! Soudain, je ne regrette plus d’avoir tant peiné à courir un peu plus tôt.
Trente secondes plus tard, je discerne ma destination. Une grosse tâche rouge m’indique l’arrivée. En m’approchant, j’entrevois deux formes. Nath et Vince me font signe.
— Freine ! hurle Vince, mimant le geste.
J’obéis aussitôt, presque paniqué de me manger le matelas rouge d’ici quelques secondes.
Heureusement, le système est efficace. Mince, la balade est déjà finie !
Je fléchis les jambes et agrippe mon frein de toutes mes forces. Ils s’écartent et me permettent de me poser sur la plateforme.
— Écarte-toi, me prévient in extremis Vince.
Je bondis sur le côté, attiré par Nath. Alban est déjà sur mes talons, et sa vitesse me sidère. Il atterrit avec une aisance complexante. Ouais, ouais, complexante. Surtout pour moi ! Passons…
Nous enlevons les équipements et renvoyons le tout au point de départ. Alban descend de notre perchoir en premier. Nous croisons au même moment un autre groupe qui passe au pas de course, avec une rigueur toute militaire. Nous nous saluons d’un geste, ils poursuivent leur entraînement.
Nous rajustons nos habits, et Alban annonce la suite.
v— Nous suivons le chemin, comme l’équipe de Pierre, qui vient de passer. Nous courons d’une seule traite jusqu’à la tour.
— La tour ? demandé-je. Là où se trouve le drapeau ?
— Oui.
Nath est toujours concentré.
— Est-ce que vous allez bien ? Le rythme n’est pas trop dur ?
— Non, non, répondons-nous de concert Nath et moi.
— Tant mieux. Alors, cinq kilomètres. D’une seule traite.
— Plutôt sept, corrige Vince.
Personne ne relève ou se roule par terre de colère. Je suis prêt, et Nath pareil. Donc tout va bien, oui.
Nous enchaînons avec la dernière partie du parcours. Nous montons vers l’est. La pente est moins prononcée, et nous sommes assez chauds pour ne plus la ressentir. Pas de course pour Nath et moi, demain. Maintenant que j’y pense… Il a bien fait de prendre son lundi en RTT. Si nous pouvions le passer au lit aussi…
Fantasmant comme un ado en rut, je ne me rends pas compte que nous avalons la distance à bonne allure. Je me réjouis déjà d’effectuer le chemin inverse. Que de la descente ! Youpi ! On se console comme on peut, non ?
Au sortir de la forêt, nous débouchons sur un plateau de calcaire. Dans le fond, une construction troglodyte, creusée sur plusieurs niveaux en impose de par sa taille. Au milieu de sa façade, un grand drapeau rouge attend qu’on vienne le décrocher. Il flotte nonchalamment au vent.
— La tour de l’autre camp est identique ? m’enquiers-je, impressionné.
Alban stoppe notre cortège et nous fait face.
— Oui. Ici, deux types d’attaque. La frontale, on leur rentre dans le tas et on se fraie un accès par l’intérieur, pour atteindre le drapeau de la victoire.
— Et l’autre ? s’inquiète Nath.
— À mon sens, la plus marrante, continue Vince. On attaque par l’extérieur, de toutes les manières possibles.
— À savoir ? douté-je fortement de cette seconde option.
— Cordées, escalade, énumère Alban, par le haut, la façade. Elle est prévue comme un mur d’escalade, avec des corniches pour y grimper. Dans ce cas, n’oubliez pas de vous attacher, d’accord ?
— Est-ce qu’on peut vraiment se le permettre ? Je veux dire, cherché-je mes mots. Nos adversaires doivent nous attendre de pied ferme.
— La sécurité, écarte les mains Alban en articulant chaque mot. La sécurité est primordiale.
Il désigne une ligne.
— Si nous arrivons à ce point, nous demandons cinq secondes.
— Comment ?
— Il suffit de hurler Sécurité. Les harnais sont par ici, montre-t-il un coffre à l’écart. Vous vous équipez puis vous vous manifestez. Vous levez un bras et attendez que l’autre camp répète le mot. Dès lors, il vous reste cinq secondes pour foncer vous attacher.
— Il va de soi qu’on peut combiner les deux méthodes offensives, médite Nath.
— Tout à fait, c’est même ce que je préconise. Les quelques fois où nous l’avons utilisée avec Vince, ce fut efficace.
Nous acquiesçons.
— Rapprochons-nous, invite Alban.
Nous le suivons sagement. Sur place cinq personnes s’entraînent et nous trouvons un endroit qui ne gêne pas. Nous visitons l’intérieur, et Vince nous fait la démonstration, arme à la main. Nous assimilons religieusement leurs conseils.
Une fois ressortis, nous nous approchons de la façade. Nath et moi essayons de l’escalader sur trois mètres. Les encoches de calcaire assurent une bonne prise, je suis rassuré.
— Il y a des sacs de craie dans le coffre, sinon, nous informe Vince.
— Les gars, des questions ? demande sérieusement Alban.
J’échange un regard avec Nath.
— Pour l’instant, non.
— Je suis plus inquiet sur la partie tir et tout ça, annonce Nath, mal à l’aise. Je sais les manier, mais je ne garantis pas la précision, une fois dans l’action.
— Évite juste d’éliminer tes coéquipiers, d’accord ?
Nath opine à Alban.
— Vous êtes ici pour une initiation, et pas la validation d’un stage commando, OK ? Le but est de s’amuser. Avant tout.
— Ouais, grave ! trépigne Vince, se frottant les mains par avance.
Pourquoi ai-je soudain une sueur froide ?
— Nous allons redescendre au pas de course, jusqu’au pont. Je pourrais vous faire passer par le chemin d’évacuation.
— D’évacuation ? répété-je.
Alban désigne un sentier.
— Où que vous alliez vers le sud, il y a un chemin, hors zone de jeu, que les éliminés rejoignent. Il mène directement au parking.
— D’accord, dit Nath.
— Restons sur le parcours, proposé-je.
— OK.
Nous sommes tous du même avis. Nous repartons donc en sens inverse. La pente descendante est un bonheur ! Nous nous espaçons, de crainte et piétiner le coureur qui nous précède. Alban prend vite de la distance, je préfère rester près de Nath. Le plus petit, Vince, demeure derrière, calmement.
— Venez-vous souvent ? me renseigné-je.
Il vient à ma droite.
— Une fois par mois. Nous avons des horaires bizarres et n’avons pas tous nos week-ends. Alors… penche-t-il la tête, résigné.
— Je suis dans l’hôtellerie, et je bosse tous les samedis, je compatis, ironisé-je. Avec Nath, nous n’avons que le dimanche en commun.
— J’allais vous parler les matchs du samedi, mais ça ne sert à rien, du coup, ricane-t-il.
— Non, désolé. Pourquoi ? Venez-vous plus à ceux du samedi ?
— Oui. Je suis un ancien alcoolique, et je me rends généralement aux réunions du dimanche matin. Cet aveu lâché simplement me met mal à l’aise. Il n’y a que moi, d’ailleurs. Vince semble en paix avec cette situation. Je me ressaisis.
— Puis-je être indiscret ?
— Au sujet de mon alcoolisme passé ?
— Oui, lâché-je, penaud.
— Oui, bien sûr, vas-y.
J’hésite, puis me jette à l’eau.
— Tu es si jeune… Alors comment… ?
Vince lève les yeux au ciel et soupire de lassitude.
— Comment dire… ? J’ai cru avoir perdu Alban… Il y a un peu plus de deux ans. Je n’arrivais pas à m’en remettre, alors j’ai choisi la facilité. L’alcool m’évitait de trop déprimer. Enfin, c’est ce que je croyais.
— OK, bredouillé-je de mon indiscrétion. Tout s’est arrangé, on dirait. Tant mieux.
— Ça a été une sacrée galère ! rigole-t-il en se rappelant cette époque. Nous nous sommes
retrouvés, oui. Reconnaître mon alcoolisme ne s’est pas effectué du jour au lendemain. Sauf qu’il culpabilisait tellement que j’ai fini par lui céder. J’ai essayé les Alcooliques Anonymes.
Étonnamment, je m’y suis senti bien, moins seul dans ma faiblesse.
— Je n’aurais jamais deviné, avoué-je, impressionné.
— Alban veille à toujours m’occuper. Excuse ma franchise… Dès que je suis en manque, nous baisons. Et puis, l’urgence disparaît.
Je m’esclaffe bruyamment, attirant malgré moi l’attention de Nath, dix mètres devant. Il me fixe un instant, puis se détourne, pas le moins du monde inquiet. Je l’aime tellement ! Même s’il n’est pas jaloux du tout ! Au début, cela m’agaçait. Au final, j’ai compris qu’il me couvait par d’autres moyens plus subtils. Je ne sais trop comment il réussit toujours à savoir ce que je fais, et avec qui. Presque aussi bien que Mickaël, avant lui.
Après un quart d’heure, nous arrivons au pont surplombant le fleuve. Alban nous y attend, il reprend son souffle. Bon Dieu ! J’ai pourtant bien cru ne jamais le voir en sueur ! Alléluia !
— Ne te penche pas trop, chéri ! crie Vince. Je connais des idiots qui sont morts d’être passés par-dessus le parapet !
Alban rigole.
— Combien de fois vas-tu me la balancer dans les dents, celle-là ?!
Nath et moi ne comprenons pas la blague. Aucune importance, puisque nous sommes trop crevés pour réfléchir. Nous marchons lentement, les mains sur les hanches, afin de calmer notre cœur carburant à fond. Nous reprenons le contrôle de notre respiration et cessons de tourner en rond sur le pont.
Vince a rejoint son compagnon et fait l’idiot, à moitié grimpé sur lui. Je me rapproche de Nath.
— Ça va, bébé ? demandé-je à voix basse.
Je passe ma main dans ses cheveux trempés, que je repousse en arrière.
— Sympa, la balade, ironise-t-il. Et toi ?
— Pareil. Nous nous amusons bien, ne trouves-tu pas ?
Il essuie sa bouche et je l’imite, ce qui va suivre nous satisfera. Nous partageons un léger baiser, du bout des lèvres.
— Buvez, les gars !
Nous obtempérons. Malgré les efforts, nous ne nous sommes presque pas hydratés. Le soleil, presque à son zénith, risque de nous cogner fort. Il faut boire.
Lorsque nous sommes aptes à poursuivre, nous revenons vers l’autre couple.
— Quel est la suite du programme, Alban ?
Il jette un coup d’œil à sa montre.
— Il nous reste quarante-cinq minutes, avant le regroupement. Rendons-nous au stand de tir. Ça nous laissera le temps de récupérer complètement pour cet après-midi.
— Bien, dit Nath toujours aussi serein.
Il est à l’aise partout, mon homme. Il baigne partout comme un poisson dans l’eau. L’autre week-end, nous étions invités à une grosse soirée dans le casino d’un de mes oncles. Il était superbe en costume trois-pièces. Et je le trouve aussi beau dans sa combinaison, en sueur.
— On trotte ? propose Alban.
— C’est parti ! crié-je.
Nath frôle ma nuque, avec un grand sourire qui me fait fondre. Du moment que nous sommes ensemble, tout va bien.
J’épouserai Nath. Aussi sûrement que le soleil se lève tous les matins, depuis plus de deux millénaires.
Nous nous mettons en route, sagement. Pour une fois, Vince passe devant. Peut-être, après nous avoir testés, est-il convaincu de notre bonne condition physique.
Quand nous atteignons le stand, un groupe le quitte. Nous nous saluons, nous donnant rendez-vous à table.
Après un cours sommaire de tir de la part de Vince et Alban, Nath et moi attendons le verdict, quant à notre performance sur des cibles fixes. Leur gentillesse et leur patience sont à leur honneur.

***

— Bébé, prends-nous à manger. Je m’occupe de notre sac.
Nath ricane. Je feins l’indignation.
— Quoi ?
— Non, rien, grimace-t-il de douleur. Je me dis juste qu’on est pitoyables là.
N’ayant pas l’énergie de rire avec lui, je lève la main puis me tourne vers les escaliers. Ses seize – putain de – marches ne m’ont jamais semblé si infranchissables. Nath disparaît dans la cuisine.
— Viens me chercher, si je ne suis pas revenu d’ici dix minutes !
— Je crois que ça va pas être possible, bébé, désolé !
— Arf !
Après un repas convivial sur les tables en bois près du parking, nous avons participé au match du jour. Et franchement, malgré mon état actuel, j’ai vraiment trouvé ça génial ! Même si j’ai été éliminé comme un idiot, lors de notre arrivée sur la tour ennemie. Je me suis donc tenu à l’écart pour assister au spectacle. Alban a grimpé sur la façade, tandis que Nath et Vince fonçaient à l’intérieur. J’enrage tellement intérieurement d’avoir manqué l’assaut final qui a mené notre équipe à la victoire !
Je dois absolument en discuter avec Nath et le convaincre d’entrer dans ce club. Si on n’y va qu’une fois par mois, comme Alban et Vince, ce sera super excitant. La poussée d’adrénaline, aujourd’hui, a vraiment dépassé de loin tout ce que j’ai connu en termes de sport. Je suis cassé, et demain je serai courbaturé, mais bon Dieu, les efforts en valaient carrément la peine !
Bref. Je monte l’escalier en serrant les dents. J’entends Nath s’affairer dans la cuisine. Je l’ai laissé conduire au retour, tant je suis fourbu. Il l’est aussi, toutefois il a eu pitié de moi. Quel amour…
Nous nous sommes changés avant de partir, cependant on ne va pas se mentir, nous sentons le fauve. Arrivé à l’étage, je marque une pause. Nous avons rénové tous les deux ce niveau inutilisé, pour créer une immense suite parentale. Nous avons cassé tous les murs non porteurs et réaménagé tout l’espace à notre convenance. Et nous nous sommes fait plaisir, sans retenue. J’ai obtenu certains matériaux par le biais des entrepreneurs avec lesquels je travaille au palace. Notre suite est grand luxe. Grande salle de bain, grand dressing. Moi qui me contentais du minimum, depuis que je vis avec Nath j’ai doublé ma garde-robe. Mon homme se prend pour mon coach personnel et m’a rhabillé des pieds à la tête. Non pas que je m’en plaigne, évidemment.
J’abandonne le sac près de la rambarde, et glisse mes pieds jusqu’au lit, sur lequel je m’écroule comme une larve.
— Ha… soupiré-je longuement.
Il n’est pas encore dix-neuf heures, et je ne rêve que de dormir. Où est passé le jeune trentenaire fringant ? Aucune idée.
— Bébé ! m’appelle-t-il.
— Oui, réponds-je avec mollesse.
— Dis-moi que tu es dans la salle de bain à nous couler un bain, pitié !
— Hum…
Je tourne la tête vers la salle d’eau, dans l’angle opposé. Pétard, c’est à l’autre bout de la Terre !
— Elle est super loin, me plains-je.
— Je te préviens ! s’agace-t-il. Si tu n’es pas au moins en train de nous couler un bain, je te botte le cul !
Oh, mince… J’adore quand il devient autoritaire… Il doit vraiment être crevé, mon pauvre chéri.
— J’y vais !
— Douche, puis bain, puis dîner !
— OK, OK, j’ai compris.
J’expire lourdement et me redresse sur mes avant-bras. Je sens tous mes muscles lourds, avec une netteté inhabituelle. Je l’entends poser un pied sur la première marche, je dois me magner.
Je me lève, comme un pépé octogénaire au dos bloqué, puis traîne des pieds vers la salle d’eau.
— J’y vais ! J’y vais ! m’affolé-je en voyant apparaître sa tête à mi-hauteur dans l’escalier. Regarde, je suis à fond !
Ses traits me paraissent très tirés, signes que son éreintement doit être aussi élevé que le mien.
J’atteins mon but, jubilant en mon for intérieur, car toute manifestation extérieure de joie m’est impossible. Je m’appuie sur le rebord de notre immense baignoire à remous et ouvre le robinet. J’attrape le flacon de bain moussant et en verse un peu. Ce soir, ce sera peau soyeuse et légère odeur florale, rien d’agressif pour le nez.
Nath me rejoint, une minute plus tard. Nous nous faisons face, et le fou rire nous rattrape. Nous éclatons de rire. Nous sommes fourbus et douloureux, mais sereins comme après l’accomplissement d’un bon effort physique.
Nous nous déshabillons et attendons que le bain soit rempli. Je coupe l’eau et Nath ouvre le jet chaud de la douche. Un prélavage s’impose, au vu de notre état. Comme souvent, nous nous lavons ensemble. La douche italienne pourrait aisément contenir cinq personnes. Nous ne manquons donc pas de place. Le devant savonné, nos cheveux shampouinés, Nath me retourne et me frotte le dos, les fesses. Il s’attarde sur mes épaules et j’en gémis de satisfaction, tant son massage me procure du bien.
Quelques minutes plus tard, je lui retourne bien sûr la faveur. C’est si agréable de partager une telle intimité. Nath le sait, mes ex étaient tous des bears, plus âgés que moi. J’étais principalement passif. Et je croyais sincèrement que cela me convenait. Tout a changé avec notre rencontre. Nath et moi adorons échanger nos positions. Et le reste de notre relation est tout aussi équilibrée. Pourtant, à mes yeux, il est le plus viril de mes mecs. Je ne saurais l’expliquer avec des mots. Il ne joue pas à être cool, il l’est réellement. Il est mon Patrick Swayze, et je suis une midinette en chaleur. En y réfléchissant quand même un peu, je pense que c’est le résultat de mon coup de foudre et de ma proactivité à le conquérir. Après tout, il était un sage hétéro, avant que je lui fonde dessus toutes griffes et toutes dents dehors.
L’un comme l’autre, nous n’avons aucun regret. Nous sommes heureux. À l’image de cet instant précis où je le rince amoureusement avec le pommeau de douche, passant une main sur son corps magnifique.
Nous nous sourions avec complicité.
— Vas-y, claqué-je mollement ses fesses.
Il s’écarte vers le bain. Je raccroche le pommeau, sans me détourner du spectacle qu’il m’offre, grimpant dans la baignoire. Ses hanches étroites et son cul rebondi réveilleraient presque ma libido anéantie par notre journée éreintante.
Je me rince vite, et le rejoins. Sagement, je m’installe de l’autre côté. Nous nous rapprocherons plus tard, sans aucun doute. Pour le moment, savourons un brin de douceur.
— Ha… gémis-je de délectation.
Je pose les bras sur le rebord et reporte mon attention sur lui.
— Comment vas-tu ?
— Horriblement, avoue-t-il. Tant que mes muscles étaient chauds, ça allait. Mais après le trajet du retour, ils étaient froids. Mon corps grince de partout, je le sens, c’est affreux.
— On a passé une super journée.
— Ouais, c’est clair ! ricane-t-il.
— Ne paume pas le numéro de Vince, d’accord ?
— Ne crains rien, assure-t-il.
J’acquiesce. On a convenu, avec l’autre couple, de se revoir en dehors du club, et si possible avant quatre semaines. Nous nous sommes tellement marrés, et le courant a si bien passé, que ce serait dommage de nous en priver.
Xavier m’a également averti qu’il me contacterait dans la semaine pour parler de notre possible adhésion. Franchement… J’en meurs d’envie.
— Pas de course à pied, demain, dit-il d’une voix résignée.
— Avec tout ce qu’on a couru, ce n’est pas nécessaire, non. Je ne compte d’ailleurs pas quitter le lit, demain.
— Carrément ? me regarde-t-il en biais, saisissant ma proposition indécente.
— Ouais, confirmé-je. Non seulement, nous n’aurons pas couché ensemble deux soirs de suite, ce qui est à mon sens un vrai scandale… Mais en plus, je crains que nous soyons trop courbaturés pour nous lâcher complètement.
— Pas faux, marmonne-t-il.
Il renverse la tête sur le coussin et soupire longuement. Ses doigts de pied gigotent près des miens.
— Alors ? lancé-je. Adhésion ou pas ?
— Veux-tu en discuter maintenant ? Je tombe de fatigue.
— Comme tu veux.
Il lève les yeux au plafond et réfléchit quelques secondes.
— A priori, adhésion. Si le rythme d’une fois par mois te convient, perso, ça me suffit. Mais aucun autre sport, ces week-ends-là.
— Je plussoie ! N’empêche, quel drôle de couple…
— Ils vont bien ensemble, je trouve. J’espère qu’on aura le loisir de plus faire connaissance, une prochaine fois.
— Idem.
Sur cet échange, nous nous taisons et profitons du confort du bain à remous. Je me détends enfin, la chaleur aidant.
Après un petit quart d’heure, nous sortons courageusement. Nous nous sentons déjà mieux. Nos traits se lissent. Nous nous essuyons rapidement, enfilons nos peignoirs et regagnons le lit, sur lequel Nath a déposé le plateau de notre dîner. Un vrai repas de dimanche soir : du pain, de la charcuterie, des œufs durs, des tomates cerises, du fromage. Je renonce à la boîte de maquereaux, de peur d’en renverser sur les draps.
Nous nous asseyons en diagonale, avec le plateau au centre. Nous mangeons dans un silence qui nous est propre. Quand on partage ce genre d’intimité avec une personne, c’est très reposant.
Nous buvons un peu de thé frais. Il ne nous empêchera pas de dormir, vu notre épuisement.
Demain, comme hier et aujourd’hui, nous nous ferons de nouveaux souvenirs, à deux.


***

Exceptionnellement, j’ai mon samedi. Il m’a fallu le troquer avec mon adjoint. En pleine période estivale, ce fut la galère, mais qu’importe.
On est vendredi soir, et je roule vers le nord, direction la Normandie, où un couple d’amis nous ont invités. J’étais au lycée avec Marc. C’est avec un grand plaisir que nous avons renoué le contact, après mon retour en France. Il est désormais marié depuis un an, avec Hugo, de douze ans son cadet. Marc est cardiologue et travaille dans la clinique familiale. À Beaucourt, qui ne connaît pas la Clinique Centrale – ou plus sobrement Central ?
Leur rencontre assez extraordinaire n’est rien en comparaison avec leur situation familiale, vu que chacun est en couple avec le frère de l’autre. Marc a un demi-frère, Stan. Et Hugo, un aîné, Thomas. Eh bien, Stan et Thomas sont mariés depuis quelques semaines. Ils se connaissent depuis l’enfance. Tout le petit groupe s’est ressoudé après le dernier suicide d’Hugo, qui a provoqué la rencontre avec Marc. Bref, je ne sais pas si ce que je vous raconte a un sens, pourtant ces quatre Desmoulins sont aussi comblés que Nath et moi.
Nous passerons donc deux jours, entre gays. Cela ne nous arrive presque jamais. Déjà, la rencontre le week-end dernier avec Vince et Alban était inhabituelle pour nous. Car nous côtoyons assez peu la communauté, en fait.
Nous sortons avec la joyeuse troupe Desmoulins, de temps en temps. Le groupe d’amis de Marc est le mien, après tout. Tous de vieux potes du lycée, ou de la fac, etc. Nous n’avons pas tous le même cursus, mais nous nous connaissons depuis cette époque.
J’entre dans le petit hameau normand. Pour atteindre ce coin de côte, loin du tourisme, il nous a fallu traverser le dernier village reculé, perdu en pleine campagne. Une vieille ferme et une poignée de maisons typiques, moins d’une dizaine. Il s’agit de notre seconde visite. Nous sommes déjà venus au printemps. Le temps était houleux, mais le paysage à couper le souffle. Nous y revenons avec grand plaisir.
J’entre dans le jardin et me gare près de l’autre véhicule. Je me demande comment ces quatre gaillards ont pu tenir dans le coupé de Marc. Mystère…
Je stoppe le moteur et Nath s’étire. Il est en week-end depuis le début d’après-midi, et il a dû m’attendre. Je quitte d’habitude entre dix-neuf et vingt heures, mais j’ai pris la poudre d’escampette avant seize heures et demie, et nous avons décollé de la maison à dix-sept heures. Je regarde l’horloge de l’auto, il nous a fallu quatre heures de trajet. Je suis crevé. Et la soirée ne fait que commencer.
La porte d’entrée s’ouvre sur Hugo. Comme à son habitude, il pète la forme. Il semble insouciant et tête en l’air, alors qu’il suit de très sérieuses et fatigantes études en Médecine. Il lève les bras au ciel.
— Coucou, les gars !
Il les referme sur Nath. Hugo mesure au moins deux têtes de plus. Il est pourtant le plus jeune d’entre nous. Nath s’écroule volontiers contre lui. Quand je les laisse ensemble, on dirait deux commères et on ne les retient plus de causer durant des plombes.
Marc apparaît à son tour sur le seuil de la porte. Il m’adresse un signe, que je lui retourne avec le même sourire. Nous en avons fait des vertes et des pas mûres, pendant notre jeunesse. Nous étions les deux gays qui s’assumaient dans un cercle de beaux gosses idolâtrés. Que de souvenirs…
Je récupère notre sac de voyage, et la caisse de Champagne en remerciement envers nos hôtes.
Je gagne l’entrée, lorsque le bruit d’une grosse cylindrée attire notre attention. La moto s’arrête devant le portail voisin, et le passager descend en nous faisant des signes. Le motard patiente qu’il ait ouvert pour se garer dans l’allée.
— Coucou ! leur crie Hugo qui se rapproche de la petite haie mitoyenne. Sacha ! Cyril !
Les voisins, en combinaison de cuir, partagent une accolade avec lui. Marc nous a parlé d’eux, et c’est une joie de les rencontrer. Encore un couple gay, oui, je sais, je sais… Sacha est une immense asperge, et Cyril un petit gars nerveux. Voici ma première impression.
— Vous venez boire l’apéro ? les invite Marc.
— Chéri ? se tourne Sacha vers Cyril. On ne veut pas déranger.
— Mais non, mais non, insiste Hugo. Plus on est de fous, plus on rit ! Posez vos affaires et venez ! Le dîner est presque prêt ! Entrez sans frapper !
Hugo s’écarte et leur adresse un dernier signe de la main. Nous entrons dans la bâtisse. Marc nous indique notre chambre, puis Nath et moi nous y rendons, déposons nos affaires, virons nos téléphones et chaussures. L’ambiance est « comme à la maison ».
Nous nous rendons ensuite au salon, tandis qu’Hugo vérifie son dîner dans le four. Marc se charge des apéros. Nous en profitons pour saluer Stan et Thomas, installés dans un canapé.
— Que faites-vous ? leur demandé-je.
Ils sont penchés sur la tablette de Thomas.
— Je me prends la tête avec le photographe ! s’agace-t-il.
Stan passe une main dans ses cheveux.
— Il nous manque encore des exemplaires des photos du mariage ! Avez-vous reçu les vôtres ?
— Oui, assez rapidement, d’ailleurs, répond Nath qui s’assoit à mes côtés sur le canapé opposé.
J’opine du chef.
— Des soucis ?
— Oui, me confirme Stan. Il manque environ dix pourcents des commandes. Et il a largement dépassé le délai imparti. Donc Thomas perd patience, statue-t-il platement.
Thomas et Hugo sont assez sanguins, alors que Stan et Marc sont assez stoïques. Néanmoins, les points communs s’arrêtent là. Les frères se ressemblent vaguement, tant physiquement qu’en caractères.
Nath se relève déjà.
— Hugo ? Un coup de main ?
— Non, non, agite-t-il son couteau. J’attends Cyril.
Il fronce les sourcils.
— Rassieds-toi, le tiré-je par la ceinture.
— Je prépare une de ses recettes, donc j’attends son verdict, explique Hugo.
— Ha. OK.
Marc se laisse tomber dans un fauteuil.
— Êtes-vous arrivés depuis longtemps ? m’enquiers-je.
— Un peu moins d’une heure. Thomas a conduit.
— Comme un fangio ! J’ai failli avoir une crise cardiaque ! Plusieurs fois ! peste Hugo.
— Ah là là… se moque son aîné. Quelle chochotte !
Hugo lève un majeur dans sa direction, accompagné d’une grimace. Ça s’arrête là. De vrais gamins. Je bois une gorgée du bon whisky de mon hôte.
— Hum… me régalé-je.
Marc m’adresse un clin d’œil. Entre amateurs, nous nous comprenons.
La maison appartenait à ses parents. Et comme le jeune couple se l’est appropriée, ils ont fini par la leur céder, contre une somme modique. Un détour chez leur notaire, et l’affaire était conclue. Après rénovation, intérieure comme extérieure, Hugo en a fait son cocon. La propriété est moins grande que leur immense villa de Beaucourt, mais Hugo préfère cet endroit. Marc bénéficie de peu de week-ends de repos, à cause de ses astreintes à la clinique. Ils y passent pourtant de plus en plus de temps. Hugo aime venir s’y réfugier, pour étudier au calme.
Stan et Thomas sont tous les deux embauchés et ont des horaires classiques de travail.
— Quand partez-vous en lune de miel ? leur demande Nath.
— Nous décollons pour Bali, dans dix jours, annonce Stan.
— En semaine ? m’étonné-je.
— Oui, intervient Marc, j’ai une intervention importante le week-end précédent. J’assiste un confrère que j’estime beaucoup. Je ne voulais pas manquer ça. Dès le lendemain, je suis en vacances.
Déjà l’année dernière, les quatre hommes étaient partis en voyage de noces là-bas, après le mariage d’Hugo et Marc.
— Vous retournez au même endroit ?
— Oh que non ! éructe Hugo. Sûrement pas, après notre mésaventure de l’an passé. On va dans un hôtel gay friendly.
— Celui que tu m’as indiqué, me dit Marc.
— Bien, acquiescé-je. Mon cousin Edwin sera ravi de vous accueillir dans son palace.
— Oui, je l’ai eu au téléphone, il nous a assuré que tout se déroulerait bien ? Grâce à toi, il nous a même surclassés.
— Alors, tant mieux ! levé-je mon verre vers eux.
Soudain, la porte s’ouvre sur les voisins. Ils ont échangé leurs combinaisons en cuir contre des tenues plus décontractées et estivales.
— C’est officiel, rayonne de joie Sacha, nous sommes en vacances !
— Youhou ! éructe Hugo.
Cyril dépose une bouteille de vin sur le plan de travail de la cuisine, près d’Hugo qui l’accapare aussitôt. Il salue tout le monde de loin, tandis que Sacha vient embrasser tout le monde. Marc fait les présentations et leur prépare un verre. J’observe sans un mot. Nath est déjà en train de faire connaissance avec Sacha, installé à côté de lui.
Cyril a tout de l’hétéro macho, et Sacha se révèle plus efféminé dans ses manières. Drôle de couple. Mais pas comme celui de Vince et Alban que vous avons aussi rencontré récemment. Malgré moi, ma curiosité est piquée et certaines questions me brûlent les lèvres. Je préfère me taire. Je compte sur la bagout habituel d’Hugo pour lancer des sujets de conversations osés.
Celui-ci nous effectue la danse de la joie, quand Cyril le félicite sur son plat. Ils nous rejoignent ensuite dans le grand salon. Par la baie vitrée, le soleil est en train de se coucher à l’horizon, sur l’océan. C’est juste magnifique et dépaysant pour les citadins que nous sommes.
— Je vous préviens, intervient Hugo. C’est la dernière fois que nous mangeons à l’intérieur. On annonce du beau temps, les prochains jours, donc tout le monde dehors !
Nous levons les bras, engendrant une ola. Ce qui nous fait rire. Les snacks arrivent sur la table basse, et nous discutons dans tous les sens, jusqu’à ce que nos verres soient vides, et que le four nous avertisse que le plat principal est cuit et prêt à être dévoré par notre meute d’affamés.
Thomas et Stan s’affairent à dresser la table, Hugo prend place avec Cyrille derrière les fourneaux, et nous autres faisons la queue devant le plan de travail pour réclamer notre pitance.
— Mais qu’est-ce que… ? marmonne Nath en découvrant le plat fumant et appétissant.
— C’est une potée de porc au four, dit fièrement Cyrille. Recette de ma grand-mère.
— Waouh, salive mon compagnon. Ça sent super bon.
— J’espère que tu en as prévu assez pour un régiment ? lâché-je.
— Ouais, t’inquiète, répond Hugo. Il n’y a que de gros mangeurs, je sais.
— De bons mangeurs, rectifie Marc en tapotant son ventre.
— Aurais-tu pris des kilos ? me moqué-je.
Marc me répond d’une grimace.
— Malgré le sport…
Il n’a pas besoin d’en dire plus. Le corps a plus de difficulté à conserver ses muscles, après la trentaine. On n’y peut rien.
L’un après l’autre, nous regagnons la table, avec nos assiettes pleines. Heureusement, Hugo a mis beaucoup plus de légumes que de féculents ou autres dans son plat. Du coup, après une bonne nuit digestive, nous serons en pleine forme à notre réveil.
— Y a-t-il des choses de prévues, demain ? me renseigné-je.
— Rando VTT pour moi, annonce Cyril.
— Je viens ! s’empresse Hugo de se manifester.
— Non, merci. Pas pour moi.
Sacha balaie d’une main cette idée.
— Je me repose et lis au soleil.
— Pareil, intervient Marc. Tu es le bienvenu autour de la piscine.
— Volontiers, accepte Sacha.
Stan et Thomas échangent un regard.
— Il y a assez de VTT dans la cabane, leur soutient Hugo.
— Bah, je viens, décide Thomas.
— Moi aussi, conclut Stan.
— Ce ne sera pas de tout repos, précise Cyril. On part pour au moins quinze kilomètres. Un petit morceau de route, et que du sable.
— Pas de souci.
J’échange à mon tour un regard avec mon homme.
— Qu’est-ce que t’en dis ? lui murmuré-je.
— Après le week-end dernier, je préférerais y aller mollo.
— OK, concédé-je. Nous optons pour la piscine.
L’affaire est conclue.
— Avant d’oublier… ajoute Hugo. J’ai besoin d’un volontaire pour aller faire quelques courses, demain matin. Une paire de bras suffira amplement.
— Je veux bien, lève la main Nath.
— Merci. Sur ce, bon appétit.
— Bon appétit ! retournons-nous en chœur.
Les verres d’eau se remplissent, ainsi que ceux de vin, pour les intéressés. Personne n’a à se soucier de prendre la voiture pour rentrer. Le pain circule, les bouches se remplissent et les assiettes se vident entre deux-trois paroles échangées. Il est tard, et cela est grandement appréciable.
Vingt-deux heures approchent, et personne n’est pressé d’en finir. Nous échangeons anecdotes et souvenirs, avec insouciance et bonne humeur. J’apprends que Sacha et Cyril travaillent dans une entreprise d’électronique. Que ce dernier était boxeur semi-pro, il y a quelques années. Ce qui ne m’étonne franchement pas, vu son tempérament. Ce qui me titille davantage, c’est de savoir comment il peut être gay…
Ils appartiennent tous les deux au même milieu que Nath, tout comme la famille d’Hugo et Thomas. Ils sont amusants et sympathiques. Autrement, Marc et Hugo ne se seraient pas liés d’amitié avec eux, en premier lieu. Marc, tout comme moi, n’aime pas mettre en avant l’aisance de nos familles. Car nous savons, mieux que quiconque, combien il est difficile de se faire un prénom, lorsqu’on porte des noms comme les nôtres.
Quand je réalise qu’il est presque une heure du matin et que Nath sera bientôt levé depuis vingt-quatre heures, vu qu’il a commencé sa journée à quatre heures trente hier, je prends l’initiative de quitter les convives, avec mon compagnon épuisé sous le bras.
Les autres décident de suivre le mouvement, et un quart d’heure plus tard, le hameau isolé a retrouvé son silence coutumier.
J’allonge Nath sur le lit, il dort à moitié.
— Tu peux t’endormir.
Il acquiesce. Je m’attèle à le dévêtir. Une fois en caleçon, je le glisse sous les draps. L’épaisseur des murs nous octroie une fraîcheur inespérée. J’éteins le plafonnier, au profit du chevet de mon côté. Nath roule sur le flanc et sombre dans le sommeil.
Je jette un coup d’œil à nos téléphones. Rien à signaler. Super. Je vide notre sac sur la commode et accroche aux cintres ce qui doit l’être.
Ma fatigue me rattrape et se fait lourdement ressentir. Je me déshabille, les yeux fermés, puis rejoins mon dulciné, contre lequel je me love, après avoir éteint la lumière. Au bout de trois respirations, je tombe dans les bras de Morphée.


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